Les Pêcheurs

Nous sommes en 1996 à Akure, une ville de l’ouest du Nigéria et cette histoire raconte comment quatre garçons de la classe moyenne deviennent d’un jour à l’autre des pêcheurs. Lorsque leur père – muté par la Banque centrale du Nigéria – quitte le foyer familial pour le nord du pays, Ben, Ikenna, Boja et Obembe, profitent de son absence pour braver les interdits, s’approcher du fleuve maudit Omi-Ala et déclencher la malédiction du sorcier Abulu.

119038_couverture_Hres_0Le roman déroule alors une suite implacable de drames qui les uns après les autres nourrissent l’irrémédiable comme un ouragan se nourrit de sa propre force. S’il s’apparente à un conte moderne qui n’omet pas un certain ancrage traditionnel, Les Pêcheurs répond également aux mécanismes de la tragédie grecque dans ce qu’elle a de plus sombre. Ainsi les thèmes de la tentation, de l’accusation et de la fatalité sont réactualisés dans un univers à la fois mythologique et profondément réaliste.

Chigozie Obioma que l’on présente comme l’héritier de Chinua Achebe – dont l’incontournable Tout s’effondre s’immisce aux pages les plus sombres de ce roman – fournit, dès son premier texte, une matière et une densité aussi remarquable que convaincante.

Les Pêcheurs par Chigozie Obioma, traduit de l’anglais (Nigéria) par Serge Chauvin, éditions de l’Olivier, 2016.


Les Portes du néant

Si l’on considère que l’efficacité d’un média est de s’appliquer à établir l’existence de faits, on ne s’étonnera plus alors d’observer la guerre civile en Syrie comme un Léviathan, monstre chaotique déployant sa béance. Au regard de son importance politique internationale, c’est par le prisme de la dissidence littéraire que Samar Yazbek [1] propose dans Les Portes du néant, une œuvre animée par une tension personnelle, la description délicate de ce véritable champ de bataille et de ces villes assiégées. L’auteur entrée clandestinement par la frontière turque à trois reprises dans les régions d’Idlib et d’Alep donne à voir quelques éléments des racines de cet enlisement, prenant soin de défaire ce fil d’Ariane.

yazbekPar le ressort d’un récit fragmenté, coupant, qui s’intéresse au vécu de ces réprouvés, l’exilée énonce les tensions idéologiques d’un système autoritaire anachronique. La romancière revient sur les premières manifestations pacifiques contre le régime dictatorial de Bachar al-Assad auxquelles elle participe, analyse la répression implacable, la formation de l’Armée Syrienne libre, l’expansion de fronts extrémistes, plus particulièrement le Front al-Nosra et l’El [2].

Comme dans cet instantané dépouillé de Robert Capa qui captait la mort héroïque d’un soldat républicain pendant la guerre d’Espagne, Samar Yazbek nous incite à nous questionner sur la distance à prendre pour y voir clair. Par la proximité de son sujet, les conditions de témoignages et leurs élaborations, elle rend cette tragédie plus lisible.

On retiendra surtout qu’à l’instar du chroniqueur russe Varlam Chalamov dans ses Récits de la Kolyma, l’auteur nous persuade que l’affirmation de la vie réside dans sa farouche force créatrice. Si l’exil conduit aux transformations du vécu d’autrefois en souvenirs, il induira peut être une résistance en devenir.

[1]Née en 1970 à Jableh en Syrie, Samar Yazbek a publié quatre romans dans son pays dont Un parfum de cannelle. Feux croisés, journal de la révolution syrienne (Buchet-Chastel, 2012) a été récompensé par de prestigieux prix littéraires défendant la liberté d’expression : prix PEN Pinter en Angleterre, prix Tucholsky en Suède et prix Oxfam aux Pays-Bas. Journaliste et écrivain reconnue, elle vit en exil à Paris depuis 2011.

[2] Pour plus d’informations analytiques, se reporter à titre d’exemple aux travaux académiques de Fabrice Balanche, en particulier l’article « Moyen Orient : la nouvelle guerre de Trente ans » paru aux Editions L’Esprit du Temps, 2015

Les Portes du Néant par Samar Yazbek, traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara, éditions Stock – collection La Cosmopolite, 2016.


Encore

« Les clandestins montaient dans la caisse du camion et, après un voyage de deux cents kilomètres, ils montaient à bord des bateaux et se perdaient dans la nuit… »

Il est des nouvelles saisissantes auxquelles personne n’échappe. Il en est ainsi des crises migratoires et plus précisément de ces déplacés à bout de souffle dont le vécu a trop longtemps été nié, refoulé. Comme nous vivons d’images, il est difficile de plaider l’ignorance devant ces photographies de corps échoués, inertes, de ces cortèges d’horreurs qui nourrissent les discours nauséeux de l’extrême droite, tout comme ces poussées de xénophobie. La presse relaie ces convulsions politiques et il y a péril en la demeure. Mais en prétendant énoncer la marche du monde ou du moins les trajectoires de ces exilés avec les traversées de frontières qui en résultent, les éditoriaux n’en masquent pas moins ceux qui encouragent ce marché florissant, restant avares d’analyses. Qui se cachent derrière ces suppliciés ? Comment ce trafic juteux est-il savamment planifié ? C’est sans doute ce silence apparent que l’avant-garde littéraire turque a voulu déjouer. Par cette première phrase sentencieuse, « Si mon père n’avait pas été un assassin, je ne serais pas né…», le lecteur d’Encore de Hakan Günday est immédiatement ébranlé. Ce roman offre ce contre modèle fictionnel qui brise la glace d’un non-dit, celui d’une société devenue tacitement complice de la banalité du crime. Un asservissement qu’il compare à juste titre à celui de ces « Esclaves de l’Egypte ancienne ».

gunday1Une incursion dans ce récit permet d’appréhender le spectre de ces passeurs sans scrupule, êtres qui confinent à l’abjection, ennemis du genre humain pour qui les individus ne comptent guère ou plutôt trop. Si personne ne songe à nier que la torture gagne du terrain, elle acquiert toute sa gravité quand le romancier la personnifie sous les traits d’un garçon de neuf ans. Le jeune narrateur, martyr depuis sa naissance et dénommé Gazâ (= Guerre sacrée) ne semble plus affecté par rien : « Il ne m’a fallu que cinq ans pour devenir un être terrifiant ». Cet enfant monstre qui cherche en vain des modèles dans les personnes de Dordor et Harmin, investit adolescent la peau d’un geôlier gestionnaire amoral. La perpétuation de l’agressivité et de sa noirceur se donne comme telle, « La pire chose est quand le crime devient normal, quand tu ne perçois plus chaque meurtre comme le premier commis au monde. Ça veut dire que tu es habitué, c’est une maladie, mais qui te permet de continuer à vivre. ». Cette dernière se déploie le plus souvent sous la figure autoritaire du père, Ahad, représentation d’une filiation totalement éclatée, incarnant une influence destructrice.

encore_gundayAu-delà d’une missive intransigeante et quasi furieuse contre la perfidie d’un système et son assujettissement, ce ne serait pas rendre justice à son auteur que de simplement résumer cette œuvre et les maux qui animent son narrateur torturé. Tout lecteur qui se sent concerné par les mécanismes concourant au mépris de l’Homme est convié à son examen. Cette Turquie crépusculaire, lieu de transit d’âmes déchues constitue la première étape d’un monde vendu comme plus certain, où se concentrent des espoirs immenses. Si l’auteur laisse entrevoir un fin filet de lumière, comme une douce poésie avec le personnage afghan de Cuma, qu’en est-il au juste de cette grenouille en papier ? Quelle sagesse et vérité géographique recèle-t-elle ?

En écrivant sur ce qui fâche et ce qui le déleste, Hakan Günday trouve sa voix, n’épargnant rien, appelant les choses par leur nom. Rares sont les écrivains insolents qui possèdent une telle acuité et un tel souci de réalisme. On salue cette écriture brute tout en pensant en filigrane au polémiste Céline dont Günday se dit avoir été profondément marqué. Mais ici, la violence verbale vient surtout propulser le récit. Là où l’approche médiatique échoue, par le choix radical de son sujet, l’auteur réussit à nous questionner en profondeur sur l’individu face à la masse. Un livre essentiel puisqu’il décrit  l’un des rouages les plus noirs de l’exploitation moderne et de ses forçats, son système d’esclavagisme servile. Soit, 371 pages auxquelles on reste comme suspendu, les poings serrés, par-delà bien et mal …

Encore par Hakan Günday, traduit du turc par Jean Descat, éditions Galaade, 2015


Les Transparents

« – mais qui commande tout ça ?
– des gens très supérieurs.
– supérieurs…comme dieu ?
– non. supérieurs vraiment ! ici en Angola il y a des gens qui commandent plus que dieu. »

On peut penser à La Vie mode d’emploi, davantage encore à L’Immeuble Yacoubian, ou encore invoquer l’onirisme de Mia Couto, mais c’est de Luanda dont il s’agit et l’écriture d’Ondjaki, d’une belle densité poétique, ne se confond avec aucune autre.

Transparents-HD-300x460Né en Angola juste après l’Indépendance, à l’aube d’une interminable guerre civile, cet auteur – dont c’est le premier texte traduit en français (prix Saramago 2013) – nous propose à la manière d’un long poème en prose (pas de majuscules, pas de points), une immersion dans un quotidien luandais au plus proche de la réalité de ses habitants. L’exubérance est de mise, « les gens, les fêtes, les rythmes et même les enterrements, […] c’est ce qui est beau dans cette ville » et l’immeuble autour duquel gravitent les quelques 350 pages du roman s’apparente à un laboratoire de la vie sociale, un concentré de fraternité comme pour mieux en souligner sa fragilité. Un terrain parfois propice à la tragédie aussi. Car Luanda, c’est la ville des petites combines où le ministre et sa bande veulent exploiter le pétrole au risque de tout détruire, faute de soubassements : « On verra plus tard ce qui peut arriver, d’abord remplissons-nous les poches ».

L’envahissement du premier étage par une eau mystérieuse, sorte de fontaine de jouvence « qui donne au corps et à l’âme une énergie singulière et vivifiante » participe à la dimension fantasmagorique d’un récit dont l’une des figures centrales, Odonato, souffre d’une transparence croissante pour s’être privé de nourriture au profit de ses enfants. Le mot de la fin lui revient tant sa sagesse et sa lucidité en font le porte-parole de tout un peuple : « Nous ne sommes pas transparents parce que nous ne mangeons pas, nous sommes transparents parce-que nous sommes pauvres. » Roman social, roman onirique, roman politique.

Les Transparents par Ondjaki, traduit du portugais (Angola) par Danielle Schramm, éditions Métailié, 2015


Des tambours sur l’oreille d’un sourd

cover_teddy« Exilé politique durant de longues années en Belgique, Teddy Mazina choisit à son retour de s’engager en tant que photographe dans le débat démocratique au Burundi. Toujours en noir et blanc, ses photos, à la fois simples et de grande qualité artistique, constituent des archives exceptionnelles de la vie sociopolitique de son pays. Activiste de la mémoire, Teddy nous offre à travers ce livre des images parfois poignantes, parfois festives mais surtout éclairantes sur le Burundi d’aujourd’hui, encore convalescent, balloté entre espoir et déception. »

Une vidéo de Teddy Mazina sur son travail.

Des tambours sur l’oreille d’un sourd / Burundi par Teddy Mazina, Africalia Editions & Stichting Kunstboek, 2015


Anima

« Nous les chiens, percevons les émanations colorées que les corps des vivants produisent lorsqu’ils sont en proie à une violente émotion. Souvent, les humains s’auréolent du vert de la peur ou du jaune du chagrin et quelquefois encore de teintes plus rares : le safran du bonheur ou le turquoise des extases. Celui-là, fatigué, épuisé, englouti par l’opacité opaline du chemin, exhale, depuis le centre de son dos, le noir de jais couleur de la dérive et des naufrages, apanage des natures incapables de se départir de leur mémoire et de leur passé. »

Anima Mouawad BabelPercevoir les voix animales pour raconter la bestialité humaine. Renverser les présupposés qui associent animalité et bestialité, quand l’Homme démontre quotidiennement qu’il ne cesse d’assombrir ses propres ténèbres. Dans Anima, second roman de Wajdi Mouawad, les animaux utilisent une langue plus poétique, plus riche que celle des hommes. C’est donc par le langage que le roman remet en question la méchanceté animale construite par l’homme. Chiens, chevaux, rats corbeaux, araignées, chauve-souris sont témoins de la cruauté humaine, ce sont eux qui racontent le meurtre de Léonie et la longue traversée qu’entame Wahhch Debch, son mari, à travers l’Amérique.

« Qu’est ce donc que savoir a de si redoutable » Sophocle, Les Trachiniennes

Si cette histoire commence, comme souvent chez Wajdi Mouawad, par la perte d’un être cher, la violence du crime et l’amnistie dont bénéficie le tueur, elle transporte progressivement Wahhch dans un gouffre qui ravive en lui un passé plus ténébreux encore. Parabole du massacre de Sabra et Chatila également resté impuni – ou quand l’amnistie devient amnésie – l’odyssée de Wahhch devient celle d’un homme à la recherche d’une vérité, elle-même soumise à l’impossible rémission. S’il n’y a rien à sauver, les rencontres ainsi que les témoignages qu’il récolte sont autant de messages adressés à la société libanaise dont les bourreaux, les tortionnaires sont aussi malades que les victimes, incapables qu’ils sont de se réapproprier l’histoire de leur passé. Ainsi, ces ombres errantes marquées par la mort « cette ligne où tout s’efface » et la guerre, « cette ligne où tout se déchire » sont l’objet de cette symphonie animale, initiée par « celui qui avait lié son destin à celui des bêtes », dans une magistrale autant que funeste quête de la mémoire.

Anima par Wajdi Mouawad, éditions Actes Sud, 2012


Gouverneurs de la rosée

« Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait :natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec  la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes :c’est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connait la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystères, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence. »

Gazette mai 06Après quinze années d’exil à Cuba au cours desquelles il travaille « comme un chien » à la botte d’un riche propriétaire américain dans une plantation de cannes à sucre, Manuel Jean-Joseph retrouve les campagnes haïtiennes, sa terre natale. Mais son village souffre désormais de la sécheresse. Ceux qui restent évoquent avec nostalgie le temps où ils vivaient « en bon ménage avec la terre », se résignent ou s’en remettent à la foi chrétienne, aux divinités afro-haïtiennes. A cette misère s’est ajoutée une querelle intestine qui divise aujourd’hui les habitants de Fonds-Rouge. Autant dire qu’à son arrivée, Manuel est partagé entre un constat amer et une volonté salvatrice qui lui font rapidement endosser le rôle de guide, de messie. L’ignorance asservit son peuple, son salut passe par l’éducation et la solidarité : « Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée pour défricher la misère et planter la vie nouvelle. »

Tout en gardant de la considération pour les coutumes des anciens, il diffuse un discours d’autodétermination, prônant le courage et la fraternité. C’est le message qu’il fait passer à Anaïsse, son grand amour et sa plus fidèle alliée – faisant pourtant partie du clan opposé à celui de son père – à qui il explique que « l’expérience est le bâton des aveugles, que ce qui compte c’est la rébellion, que l’homme est le boulanger de sa vie ». Ses paroles conséquentes font leur chemin dans la communauté villageoise et lorsqu’il découvre la source qui bientôt permettra d’en irriguer les terres, il ne lui restera plus qu’à négocier l’entente et la paix en son sein.

A284aLe chef-d’œuvre de Jacques Roumain (1907-1944) Gouverneurs de la rosée, s’il s’articule autour d’une histoire d’amour aussi naïve qu’inoubliable, recèle d’une multitude de motifs qui nous éclairent sur les questionnements et les engagements de son auteur. La force de son message est à son image : « impétueuse, redoutable, calme et contrôlée1». Défenseur du petit peuple haïtien, il ne cessera de dénoncer les « fantoches », bourgeoisie commerçante et terrienne dont il est pourtant issu. Porte-parole du renouveau culturel haïtien qui soutient la culture indigène, son œuvre fonctionne comme un conte populaire dont les personnages adhèrent à des traits quasi mythiques.  Jacques Roumain semble ainsi privilégier la dimension sentimentale et poétique du texte plutôt que réaliste. De délectables trouvailles linguistiques le parsèment, notamment lors des dialogues entre protagonistes. Le rapport au corps, omniprésent et le constant recours aux images inscrivent le destin des hommes en relation avec le destin des bêtes et de la nature, ce qui en fait un récit à forte dimension symbolique, proposant un message écologiste qui réaffirme son universalisme et sa modernité. Celui qui fût poète, romancier, ethnologue, journaliste mais aussi diplomate et fondateur du parti communiste haïtien acheva le texte qui lui doit sa renommée seulement quelques jours avant sa mort.

Gouverneurs de la rosée par Jacques Roumain, éditions Le temps des Cerises et Zulma (poche), 1944.

1. Jacques Stéphen Alexis – Jacques Roumain vivant.