Alamut

« Plus bas est le niveau de conscience d’un groupe, plus grande est l’exaltation qui le meut. C’est pourquoi, je partage l’humanité en deux camps bien distincts. D’un côté, la poignée de ceux qui savent de quoi il en retourne, de l’autre, l’immense multitude de ceux qui ne savent pas. Les premiers sont appelés à diriger, les autres à être dirigés. »

Paru en 1938, Alamut de Vladimir Bartol1, qui se traduit du persan par « le nid de l’aigle », renvoie à cette cité réputée imprenable, à cette forteresse palatiale bâtie sur un perron rocheux dans le nord-ouest de l’Iran. Située loin des contraintes extérieures, cette tour d’ivoire est occupée par la « secte des assassins », un mouvement messianique chiite de rite nizârite2, initié en 1094. On trouve d’une part, un jardin édénique digne du rayonnement des Mille et Une Nuits, qui sous couvert d’apparence retient des femmes prisonnières, d’autre part, on suit de jeunes novices dévoués corps et âmes qui s’entraînent au combat, aux apprentissages imitatifs. Ainsi, Halima vient d’être achetée à Boukhara tandis qu’Ibn Tahir venu de son propre gré sert le chef des Ismaéliens. Ce théâtre de guerre, tenu par le fantomatique Hassan Ibn Sabbâh y dispense une éducation théologique rigoureuse et mûrement réfléchie. Ce savant calculateur qui reprend la maxime « rien n’est vrai, tout est permis »  de l’Imam Nizâr, comme si l’itinéraire terrestre était dépourvu de sens s’avère un nihiliste auto proclamé formant de futures cohortes de fedayins.

« Pour réaliser mon plan, pour faire sortir le monde de ses gonds, je n’avais besoin, comme Archimède, que d’un seul point fixe. Je ne demandais plus aucun honneur, aucune influence chez les maîtres de ce monde. Il me fallait seulement un château fortifié et les moyens de le modifier à ma guise ».

Alamut_Vladimir_Bartol_mParti de rien, conscient de sa faiblesse militaire face aux sultans seldjoukides de Téhéran et Bagdad, incapable de composer des effectifs militaires notoires, « le Vieux de la montagne » se révèle toutefois un fin stratège mettant au point l’assassinat de personnes de haut rang par ses fidèles. L’attention se porte ici sur la constitution d’un corps aveuglé qui s’immisce dans l’entourage de ses adversaires afin de les tuer publiquement, le récit lui, s’articule autour du savoir, de la doctrine, du mysticisme, des rapports de force, enfin de l’action obscurantiste, de l’imprégnation psychologique, de l’adhésion morale qui animent ces partisans.

Alamut est bien plus qu’un roman doté d’une forte charge politico-philosophique car son récit fait écho aux actions des dirigeants du XXe siècle ; par dérision l’écrivain a dédié ce dernier à Mussolini. Il interpelle quant aux mutations du fait terroriste. Vladimir Bartol présente une œuvre où l’histoire agit comme matrice. Tout comme Boris Savinkov dans Le cheval blême, l’auteur slovène nous livre l’épure d’un combat contre l’endoctrinement, scande un rapport implicite avec le spectre du fanatisme, celui de défier la peur.

1. Vladimir Bartol, né le 24 février 1903 à Trieste et mort le 12 septembre 1967 à Ljubljana. Féru de biologie et de philosophie, il est surtout connu pour avoir écrit Alamut, qui publié en 1938, est devenu un classique de la littérature mondiale.

2. L’ismaélisme est un foyer très vivant d’une pensée mystique marquée par le néo-platonisme, la gnose qui cherche à dépasser la littéralité des textes du Coran  pour en atteindre le sens caché (Henry Corbin)

Alamut par Vladimir Bartol, traduit du slovène par Andrée Luck-Gaye, Libretto, 2012.

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Les Pêcheurs

Nous sommes en 1996 à Akure, une ville de l’ouest du Nigéria et cette histoire raconte comment quatre garçons de la classe moyenne deviennent d’un jour à l’autre des pêcheurs. Lorsque leur père – muté par la Banque centrale du Nigéria – quitte le foyer familial pour le nord du pays, Ben, Ikenna, Boja et Obembe, profitent de son absence pour braver les interdits, s’approcher du fleuve maudit Omi-Ala et déclencher la malédiction du sorcier Abulu.

119038_couverture_Hres_0Le roman déroule alors une suite implacable de drames qui les uns après les autres nourrissent l’irrémédiable comme un ouragan se nourrit de sa propre force. S’il s’apparente à un conte moderne qui n’omet pas un certain ancrage traditionnel, Les Pêcheurs répond également aux mécanismes de la tragédie grecque dans ce qu’elle a de plus sombre. Ainsi les thèmes de la tentation, de l’accusation et de la fatalité sont réactualisés dans un univers à la fois mythologique et profondément réaliste.

Chigozie Obioma que l’on présente comme l’héritier de Chinua Achebe – dont l’incontournable Tout s’effondre s’immisce aux pages les plus sombres de ce roman – fournit, dès son premier texte, une matière et une densité aussi remarquable que convaincante.

Les Pêcheurs par Chigozie Obioma, traduit de l’anglais (Nigéria) par Serge Chauvin, éditions de l’Olivier, 2016.


Les Portes du néant

Si l’on considère que l’efficacité d’un média est de s’appliquer à établir l’existence de faits, on ne s’étonnera plus alors d’observer la guerre civile en Syrie comme un Léviathan, monstre chaotique déployant sa béance. Au regard de son importance politique internationale, c’est par le prisme de la dissidence littéraire que Samar Yazbek [1] propose dans Les Portes du néant, une œuvre animée par une tension personnelle, la description délicate de ce véritable champ de bataille et de ces villes assiégées. L’auteur entrée clandestinement par la frontière turque à trois reprises dans les régions d’Idlib et d’Alep donne à voir quelques éléments des racines de cet enlisement, prenant soin de défaire ce fil d’Ariane.

yazbekPar le ressort d’un récit fragmenté, coupant, qui s’intéresse au vécu de ces réprouvés, l’exilée énonce les tensions idéologiques d’un système autoritaire anachronique. La romancière revient sur les premières manifestations pacifiques contre le régime dictatorial de Bachar al-Assad auxquelles elle participe, analyse la répression implacable, la formation de l’Armée Syrienne libre, l’expansion de fronts extrémistes, plus particulièrement le Front al-Nosra et l’El [2].

Comme dans cet instantané dépouillé de Robert Capa qui captait la mort héroïque d’un soldat républicain pendant la guerre d’Espagne, Samar Yazbek nous incite à nous questionner sur la distance à prendre pour y voir clair. Par la proximité de son sujet, les conditions de témoignages et leurs élaborations, elle rend cette tragédie plus lisible.

On retiendra surtout qu’à l’instar du chroniqueur russe Varlam Chalamov dans ses Récits de la Kolyma, l’auteur nous persuade que l’affirmation de la vie réside dans sa farouche force créatrice. Si l’exil conduit aux transformations du vécu d’autrefois en souvenirs, il induira peut être une résistance en devenir.

[1]Née en 1970 à Jableh en Syrie, Samar Yazbek a publié quatre romans dans son pays dont Un parfum de cannelle. Feux croisés, journal de la révolution syrienne (Buchet-Chastel, 2012) a été récompensé par de prestigieux prix littéraires défendant la liberté d’expression : prix PEN Pinter en Angleterre, prix Tucholsky en Suède et prix Oxfam aux Pays-Bas. Journaliste et écrivain reconnue, elle vit en exil à Paris depuis 2011.

[2] Pour plus d’informations analytiques, se reporter à titre d’exemple aux travaux académiques de Fabrice Balanche, en particulier l’article « Moyen Orient : la nouvelle guerre de Trente ans » paru aux Editions L’Esprit du Temps, 2015

Les Portes du Néant par Samar Yazbek, traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara, éditions Stock – collection La Cosmopolite, 2016.


Encore

« Les clandestins montaient dans la caisse du camion et, après un voyage de deux cents kilomètres, ils montaient à bord des bateaux et se perdaient dans la nuit… »

Il est des nouvelles saisissantes auxquelles personne n’échappe. Il en est ainsi des crises migratoires et plus précisément de ces déplacés à bout de souffle dont le vécu a trop longtemps été nié, refoulé. Comme nous vivons d’images, il est difficile de plaider l’ignorance devant ces photographies de corps échoués, inertes, de ces cortèges d’horreurs qui nourrissent les discours nauséeux de l’extrême droite, tout comme ces poussées de xénophobie. La presse relaie ces convulsions politiques et il y a péril en la demeure. Mais en prétendant énoncer la marche du monde ou du moins les trajectoires de ces exilés avec les traversées de frontières qui en résultent, les éditoriaux n’en masquent pas moins ceux qui encouragent ce marché florissant, restant avares d’analyses. Qui se cachent derrière ces suppliciés ? Comment ce trafic juteux est-il savamment planifié ? C’est sans doute ce silence apparent que l’avant-garde littéraire turque a voulu déjouer. Par cette première phrase sentencieuse, « Si mon père n’avait pas été un assassin, je ne serais pas né…», le lecteur d’Encore de Hakan Günday est immédiatement ébranlé. Ce roman offre ce contre modèle fictionnel qui brise la glace d’un non-dit, celui d’une société devenue tacitement complice de la banalité du crime. Un asservissement qu’il compare à juste titre à celui de ces « Esclaves de l’Egypte ancienne ».

gunday1Une incursion dans ce récit permet d’appréhender le spectre de ces passeurs sans scrupule, êtres qui confinent à l’abjection, ennemis du genre humain pour qui les individus ne comptent guère ou plutôt trop. Si personne ne songe à nier que la torture gagne du terrain, elle acquiert toute sa gravité quand le romancier la personnifie sous les traits d’un garçon de neuf ans. Le jeune narrateur, martyr depuis sa naissance et dénommé Gazâ (= Guerre sacrée) ne semble plus affecté par rien : « Il ne m’a fallu que cinq ans pour devenir un être terrifiant ». Cet enfant monstre qui cherche en vain des modèles dans les personnes de Dordor et Harmin, investit adolescent la peau d’un geôlier gestionnaire amoral. La perpétuation de l’agressivité et de sa noirceur se donne comme telle, « La pire chose est quand le crime devient normal, quand tu ne perçois plus chaque meurtre comme le premier commis au monde. Ça veut dire que tu es habitué, c’est une maladie, mais qui te permet de continuer à vivre. ». Cette dernière se déploie le plus souvent sous la figure autoritaire du père, Ahad, représentation d’une filiation totalement éclatée, incarnant une influence destructrice.

encore_gundayAu-delà d’une missive intransigeante et quasi furieuse contre la perfidie d’un système et son assujettissement, ce ne serait pas rendre justice à son auteur que de simplement résumer cette œuvre et les maux qui animent son narrateur torturé. Tout lecteur qui se sent concerné par les mécanismes concourant au mépris de l’Homme est convié à son examen. Cette Turquie crépusculaire, lieu de transit d’âmes déchues constitue la première étape d’un monde vendu comme plus certain, où se concentrent des espoirs immenses. Si l’auteur laisse entrevoir un fin filet de lumière, comme une douce poésie avec le personnage afghan de Cuma, qu’en est-il au juste de cette grenouille en papier ? Quelle sagesse et vérité géographique recèle-t-elle ?

En écrivant sur ce qui fâche et ce qui le déleste, Hakan Günday trouve sa voix, n’épargnant rien, appelant les choses par leur nom. Rares sont les écrivains insolents qui possèdent une telle acuité et un tel souci de réalisme. On salue cette écriture brute tout en pensant en filigrane au polémiste Céline dont Günday se dit avoir été profondément marqué. Mais ici, la violence verbale vient surtout propulser le récit. Là où l’approche médiatique échoue, par le choix radical de son sujet, l’auteur réussit à nous questionner en profondeur sur l’individu face à la masse. Un livre essentiel puisqu’il décrit  l’un des rouages les plus noirs de l’exploitation moderne et de ses forçats, son système d’esclavagisme servile. Soit, 371 pages auxquelles on reste comme suspendu, les poings serrés, par-delà bien et mal …

Encore par Hakan Günday, traduit du turc par Jean Descat, éditions Galaade, 2015


Les Transparents

« – mais qui commande tout ça ?
– des gens très supérieurs.
– supérieurs…comme dieu ?
– non. supérieurs vraiment ! ici en Angola il y a des gens qui commandent plus que dieu. »

On peut penser à La Vie mode d’emploi, davantage encore à L’Immeuble Yacoubian, ou encore invoquer l’onirisme de Mia Couto, mais c’est de Luanda dont il s’agit et l’écriture d’Ondjaki, d’une belle densité poétique, ne se confond avec aucune autre.

Transparents-HD-300x460Né en Angola juste après l’Indépendance, à l’aube d’une interminable guerre civile, cet auteur – dont c’est le premier texte traduit en français (prix Saramago 2013) – nous propose à la manière d’un long poème en prose (pas de majuscules, pas de points), une immersion dans un quotidien luandais au plus proche de la réalité de ses habitants. L’exubérance est de mise, « les gens, les fêtes, les rythmes et même les enterrements, […] c’est ce qui est beau dans cette ville » et l’immeuble autour duquel gravitent les quelques 350 pages du roman s’apparente à un laboratoire de la vie sociale, un concentré de fraternité comme pour mieux en souligner sa fragilité. Un terrain parfois propice à la tragédie aussi. Car Luanda, c’est la ville des petites combines où le ministre et sa bande veulent exploiter le pétrole au risque de tout détruire, faute de soubassements : « On verra plus tard ce qui peut arriver, d’abord remplissons-nous les poches ».

L’envahissement du premier étage par une eau mystérieuse, sorte de fontaine de jouvence « qui donne au corps et à l’âme une énergie singulière et vivifiante » participe à la dimension fantasmagorique d’un récit dont l’une des figures centrales, Odonato, souffre d’une transparence croissante pour s’être privé de nourriture au profit de ses enfants. Le mot de la fin lui revient tant sa sagesse et sa lucidité en font le porte-parole de tout un peuple : « Nous ne sommes pas transparents parce que nous ne mangeons pas, nous sommes transparents parce-que nous sommes pauvres. » Roman social, roman onirique, roman politique.

Les Transparents par Ondjaki, traduit du portugais (Angola) par Danielle Schramm, éditions Métailié, 2015


Des tambours sur l’oreille d’un sourd

cover_teddy« Exilé politique durant de longues années en Belgique, Teddy Mazina choisit à son retour de s’engager en tant que photographe dans le débat démocratique au Burundi. Toujours en noir et blanc, ses photos, à la fois simples et de grande qualité artistique, constituent des archives exceptionnelles de la vie sociopolitique de son pays. Activiste de la mémoire, Teddy nous offre à travers ce livre des images parfois poignantes, parfois festives mais surtout éclairantes sur le Burundi d’aujourd’hui, encore convalescent, balloté entre espoir et déception. »

Une vidéo de Teddy Mazina sur son travail.

Des tambours sur l’oreille d’un sourd / Burundi par Teddy Mazina, Africalia Editions & Stichting Kunstboek, 2015


Anima

« Nous les chiens, percevons les émanations colorées que les corps des vivants produisent lorsqu’ils sont en proie à une violente émotion. Souvent, les humains s’auréolent du vert de la peur ou du jaune du chagrin et quelquefois encore de teintes plus rares : le safran du bonheur ou le turquoise des extases. Celui-là, fatigué, épuisé, englouti par l’opacité opaline du chemin, exhale, depuis le centre de son dos, le noir de jais couleur de la dérive et des naufrages, apanage des natures incapables de se départir de leur mémoire et de leur passé. »

Anima Mouawad BabelPercevoir les voix animales pour raconter la bestialité humaine. Renverser les présupposés qui associent animalité et bestialité, quand l’Homme démontre quotidiennement qu’il ne cesse d’assombrir ses propres ténèbres. Dans Anima, second roman de Wajdi Mouawad, les animaux utilisent une langue plus poétique, plus riche que celle des hommes. C’est donc par le langage que le roman remet en question la méchanceté animale construite par l’homme. Chiens, chevaux, rats corbeaux, araignées, chauve-souris sont témoins de la cruauté humaine, ce sont eux qui racontent le meurtre de Léonie et la longue traversée qu’entame Wahhch Debch, son mari, à travers l’Amérique.

« Qu’est ce donc que savoir a de si redoutable » Sophocle, Les Trachiniennes

Si cette histoire commence, comme souvent chez Wajdi Mouawad, par la perte d’un être cher, la violence du crime et l’amnistie dont bénéficie le tueur, elle transporte progressivement Wahhch dans un gouffre qui ravive en lui un passé plus ténébreux encore. Parabole du massacre de Sabra et Chatila également resté impuni – ou quand l’amnistie devient amnésie – l’odyssée de Wahhch devient celle d’un homme à la recherche d’une vérité, elle-même soumise à l’impossible rémission. S’il n’y a rien à sauver, les rencontres ainsi que les témoignages qu’il récolte sont autant de messages adressés à la société libanaise dont les bourreaux, les tortionnaires sont aussi malades que les victimes, incapables qu’ils sont de se réapproprier l’histoire de leur passé. Ainsi, ces ombres errantes marquées par la mort « cette ligne où tout s’efface » et la guerre, « cette ligne où tout se déchire » sont l’objet de cette symphonie animale, initiée par « celui qui avait lié son destin à celui des bêtes », dans une magistrale autant que funeste quête de la mémoire.

Anima par Wajdi Mouawad, éditions Actes Sud, 2012