Archives mensuelles : janvier 2014

Le meilleur coiffeur de Harrare

L’homosexualité est un crime dans de nombreux pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Début janvier, le Nigéria promulguait une loi adoptée à l’unanimité prévoyant une peine de 14 ans de prison en cas de mariage homosexuel et 10 ans d’emprisonnement pour les personnes de même sexe affichant publiquement leur relation. Dans le pays qui nous intéresse ici, le Zimbabwe, l’homosexuel est un criminel aux yeux de la loi, tandis que l’église parle – sans surprise –  d’une abomination.

ImageC’est le thème central du premier roman de Tendai Huchu, Le meilleur coiffeur de Harare, qui paraît au mois de février aux éditions Zoé (collection écrits d’ailleurs). Le meilleur coiffeur en question c’est Dumisani, jeune Zimbabwéen qui a tout pour plaire et exerce son talent au salon de Mme Khumalo. Il devient proche de Vimbai, la narratrice du roman, autre coiffeuse réputée, avec qui se nouera une relation d’amitié teintée d’amour.

Si le roman est avant tout une comédie, le divertissement que représente le bal des clientes dans l’ambiance feutrée du salon, l’humour et le goût du bon mot sont autant de moyens de relativiser les difficultés du quotidien. En effet, la critique du pouvoir politique est bien présente. Elle saura retenir l’attention du lecteur, donnera au récit la profondeur et l’intérêt qu’il mérite. Ainsi la dénonciation de la corruption, le taux de chômage qui atteint les 90%, la forte dévaluation de la monnaie, le fossé des classes sociales où rutilantes Mercedes et centres commerciaux luxueux attisent la convoitise, sont autant de charges portées au président Mugabe et à son régime autoritaire en place depuis 1980. Si bien que Vimbai, cette fille-mère pourtant courageuse et indépendante a « la sensation de ne pas pouvoir s’extraire » de ce marasme qui ruine son pays, allant même jusqu’à se demander si « l’indépendance était devenue un fardeau plus lourd que le joug de l’oppression coloniale ? » C’est donc une réflexion sur l’Histoire et les conséquences de celle-ci sur des êtres en quête de liberté.

Le meilleur Coiffeur de Harrare, de Tendai Huchu traduit de l’anglais (Zimbabwe) par Odile Ferrard, éditions Zoé (2014)


Le testament d’Achebe

ImageLe second titre de Chinua Achebe paru aux éditions Actes Sud est au moins aussi important que son roman évoqué précédemment. Il s’agit là d’un recueil d’articles et de discours qui couvrent les trente dernières années de la vie de cet écrivain majeur. Le ton employé par Achebe dans ces pages est proche de la confidence, tandis que la force de son propos et l’intensité narrative de chacun des textes leur donne l’allure d’un recueil de nouvelles. Si l’ensemble est personnel puisqu’il s’appuie sur des anecdotes évoquant ses années de formation, l’héritage de son père, les rencontres qui l’ont forgé, c’est bien de l’Afrique et du dénigrement coutumier des occidentaux à l’égard du continent qu’il s’agit. S’il est juste, « je suis le premier bénéficiaire de l’éducation dont les missionnaires avaient fait l’un des axes majeurs de leur entreprise », son objection au pouvoir colonial est sans ambages : « je considère que l’on commet un crime grave quand on s’impose à quelqu’un par la force, qu’on s’empare de sa terre et de son histoire et qu’on se justifie ensuite en prétendant que la victime est un être faible, une sorte de mineur qui a besoin de protection. »

Sa lecture du roman de Conrad, Le Cœur des Ténèbres, et de son personnage principal Kurtz qu’il juge « affreux », l’évocation du contexte politique de la guerre civile du Biafra, le passage consacré à Martin Luther King ainsi que sa position sur la nouvelle littérature africaine sont quelques unes des entrées que cet ouvrage, indispensable à qui s’intéresse à la littérature et à l’histoire de l’Afrique, permet.

Education d’un enfant protégé par la Couronne de Chinua Achebe, traduit de l’anglais (Nigeria) par Pierre Girard, Actes Sud (2013)


Tout s’effondre

Pour qui tout va bien, pour qui tout va bien ?

Il n’y a personne pour qui tout va bien. (1)

Tout s’effondre, de Chinua Achebe paru en 1958 et et enfin réédité par Actes Sud (soulignons la qualité de la traduction de Pierre Girard) est un chef-d’œuvre de la littérature africaine. L’histoire d’Okonkwo raconte l’Histoire de l’Afrique. Le portrait de cet homme fier, courageux et déterminé est l’occasion de dégager une triple rupture à l’origine du malheur des ibos (nation du sud-est du Nigéria) : les relations d’Okonkwo avec son père constituent une première rupture d’ordre générationnelle. Il rejette son oisiveté et sa gentillesse et s’érige en chef de famille sévère et ambitieux. Plus tard, son propre fils succombera aux sirènes des missionnaires et désavouera les croyances ancestrales d’Okonkwo et des ibos ce qui représente une rupture d’ordre identitaire. Ce terrible désaveu symbolise et préfigure la rupture civilisationnelle amenée par le colonialisme et dénoncé par Achebe dans ce roman. On assiste donc à une lente descente aux enfers d’Okonkwo, véritable point nodal d’un clan victime des anglicans.

achebe1 Mais le roman ne se résume pas à ce triste constat : le mode de vie des ibos y est largement détaillé au cours d’une première partie appartenant à une littérature dite  « ethnologique » dans laquelle Achebe excelle. A travers divers événements qui rythment le quotidien des ibos,  Achebe explique les pratiques de cette société traditionnelle comme leur façon d’élever les enfants, de se soigner, de traiter les conflits, d’entrer en relation avec les ancêtres, comme pour nous rappeler qu’il existe une autre façon d’habiter le monde. Loin d’idéaliser son peuple, Achebe n’hésite pas à se montrer critique vis-à-vis du sacrifice d’enfants, de l’extrême violence des chefs de famille à l’égard de leurs femmes qu’il décrit avec cruauté. Il montre ainsi les contradictions évidentes avec les conceptions modernes du bien et du mal.

Sa connaissance de la littérature anglo-saxonne est extrêmement visible dans son écriture. Son style est à la fois fidèle à la musicalité et au charme des répétitions de la langue africaine, « On servit d’abord le potage d’ignames parce qu’il était plus léger que le foufou et parce que les ignames venaient toujours en premier, avant le foufou. » et en même temps emprunte d’une grande maîtrise qui rappelle les grands romans occidentaux. Ce qui donne sa force au livre est donc ce mélange de maîtrise et d’authenticité.

Le basculement du récit survient dans la seconde partie du roman. Okonkwo, contraint à l’exil dans son village natal assiste à distance à l’arrivé des missionnaires et à la lente christianisation qui bouleverse l’équilibre des ibos. Ce basculement intervient alors qu’Okonkwo perd de son influence, comme un symbole de l’incapacité de son peuple à survivre aux missionnaires et à leur propagande. Cette incursion préfigure le drame de la colonisation et ses méthodes, et se termine dans des conditions tragiques. Achebe aimait à illustrer sa pensée par ce proverbe africain : « Tant que les lions n’auront pas leur propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur. » Ce texte relève de son engagement et montre aussi la force de la littérature qui agit comme contre-pouvoir dans la restitution d’une mémoire trop longtemps restée silencieuse.

1. Chant traditionnel ibo

Tout s’effondre de Chinua Achebe, traduit de l’anglais (Nigeria) par Pierre Girard, Actes Sud (2013)