Archives mensuelles : février 2014

Congo, une histoire

congo-une-histoireQuiconque s’intéresse à l’Histoire de l’Afrique se doit de lire le livre de David Van Reybrouck, Congo, une histoire. S’il fait d’ores et déjà autorité, c’est grâce à un travail de recherche impressionnant, mais aussi grâce à une approche journalistique particulière et à la sensibilité littéraire de l’auteur. Au-delà d’une trame historique précise et documentée, DVR s’appuie sur d’innombrables témoignages, des dizaines de voix, comme autant de destins d’hommes et de femmes et qui, mises bout à bout, rendent compte de la grande Histoire. Loin du pavé indigeste, et malgré ses 720 pages, le livre représente un plaisir de lecture aussi éclairant que bouleversant.

Il serait vain de résumer même brièvement les grands événements qui marquèrent l’Histoire du pays. L’État indépendant acquis par Léopold II lors de la conférence de Berlin en 1884, la naissance du colonialisme belge, le réveil religieux des années 20, la révolte paysanne des années 30, les mutineries et grèves des années 40, le rapprochement des autochtones et des colons pendant les deux guerres mondiales, l’Indépendance suivie des dictatures de Mobutu et Kabila. Tous ces événements, auxquels viennent s’ajouter le génocide rwandais et les deux Guerres du Congo nous rappellent qu’il n’est pas de limites à l’horreur. De même, les derniers chapitres s’intéressent aux phénomènes récents provoqués par les entreprises multinationales, les églises pentecôtistes, les médias de masse et reflètent bien la volonté de conter l’histoire sociale, économique et culturelle du pays.

Ce roman « total », lauréat de plusieurs prix littéraires (en France, prix Médicis essai et prix du meilleur livre étranger 2012) parfois qualifié de « non-fiction romancée », porte également un intérêt tout particulier à la période pré-coloniale (DVR est archéologue de formation) et  montre qu’il y a bien eu une histoire de l’Afrique avant l’arrivée des européens (cf. le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy). Un livre « que n’importe quel historien congolais aurait rêvé d’écrire ».

Congo, une histoire par David Van Reybrouck, traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle Rosselin, Actes Sud (2012)

Publicités

Ablaye Cissoko – Mes Racines

Petit détour par le Sénégal, nous laissons la littérature un instant pour faire la rencontre d’Ablaye Cissoko, Koriste (joueur de Kora, harpe mandingue). Son dernier album Mes Racines, est l’occasion de découvrir ce somptueux mélange de jazz et sabar traditionnel sénégalais qui en font désormais un artiste reconnu internationalement.

ablayeFidèle à sa réputation de virtuose, Ablaye Cissoko nous livre ici un album réjouissant. Si certains titres purement instrumentaux mettent en valeur la fluidité de ses mélodies et la finesse de son doigté (le titre inaugural nous fait immédiatement penser à Coltrane), sa voix douce et mélodieuse procure une émotion qui nous accompagne tout au long de l’album. Personnels lorsqu’ils s’adressent aux membres de sa famille (Nanfoulé, Baye, Koro), les textes sont ancrés à son héritage culturel et abordent des sujets comme l’entraide (Gnom déma), l’amitié (Xarité) et l’amour (Kano, Kano Mbifé).

L’ultime titre du disque dévoile un artiste engagé, fidèle à son rôle de griot délivrant la bonne parole: « Thiaroye 44 est un hommage à la centaine de Tirailleurs Sénégalais morts dans un camp, après s’être battus pour la France. Ils n’ont eu qu’un tort : réclamer leur dû, une pension de misère. Sous l’acharnement aveugle des officiers Blancs, en quelques heures, leur sort fut scellé. C’est une double injustice que de mourir après avoir frôlé la mort, de mourir de la main de ceux qu’on a aidés à vivre. Pour que jamais leurs voix ne se taisent, pour repousser les voiles de l’oubli, je les chanterai toute ma vie ».

Ablaye Cissoko, Mes Racines, Ma Case Records (2013)


Les Experts à Accra

Notre prochain quelque part, c’est un pays d’Afrique de l’Ouest qui se situe exactement sur la même longitude que le Royaume-Uni : le Ghana. Ancienne colonie britannique, indépendant depuis 1957, le pays fait partie du Commonwealth. L’anglais y est la langue officielle mais on en dénombre près de quatre-vingt autres. La question de la langue est primordiale dans le roman de Nii Ayikwei Parkes, Notre quelque part qui vient de paraître aux éditions Zulma.

notre-quelque-part_nii-ayikwei-parkesLe roman met en scène Kayo, jeune médecin légiste de retour d’Angleterre où il a fait ses études. Enrôlé par la police pour élucider une affaire et assurer la notoriété d’un patron aux manières brutales (ce qui permet au passage une critique de la corruption ordinaire qui sévit dans l’administration du pays), le jeune Kayo se retrouve à Sonokrom où il fera la rencontre de Yao Poku, un ancien chasseur pétri d’humour et adepte de vin de palme. L’intrigue, si elle permet de dévoiler deux faces du Ghana, l’une moderne et urbaine, l’autre plus traditionnelle, reste secondaire. Le principal attrait du roman relève de la confrontation des langages : la langue populaire africaine, sa musicalité, celle du sage Yao Poku, et la langue classique et précise, presque jargonnante du jeune scientifique éduqué, sont l’occasion d’un travail sur l’écriture et d’une recherche formelle qui donne tout son sens au récit.

« E-Eeeh ! (…) Il dit faut pas prend chémin là ! Il dit faut prend chemin entre prεkεse et allé in pé dévant, et on va voit bambou grand grand. »

Si Kayo tire son épingle du jeu, ce n’est pas tant pour avoir pu mettre en pratique ses compétences de scientifique, c’est parce qu’il a su écouter la parole d’un sage et pris  en considération l’héritage de son peuple. Le roman aborde donc les thèmes de l’identité et de la mémoire, mais manque parfois de profondeur, le tout pouvant apparaître comme inégal. On retiendra donc l’humour, omniprésent, et la retranscription de la langue orale que permet la remarquable traduction de Sika Fakambi.

Notre quelque part, de Nii Ayikwei Parkes, traduit de l’anglais (Ghana) par Sika Fakambi, éditions Zulma (2014)