Archives mensuelles : mars 2014

Adieu mon tortionnaire

Je ne prononcerai pas mon dernier mot
Je n’ai besoin ni d’un dieu, ni d’une frontière
Et comme les hommes privés de pain
Je réclame la liberté

Après Le cimetière des oiseaux (2003) et Le retour à Bagdad (2006), Adieu mon tortionnaire est le troisième recueil de récits de Salah Al Hamdani traduit en français. Le premier à paraître aux éditions Le Temps des Cerises, dans l’incontournable collection Roman des Libertés où renaissent régulièrement nombre de textes essentiels de la littérature révolutionnaire.

1 Couverture Adieu mon tortionnaireSi le corps du poète est en France, son esprit est resté à Bagdad, en Irak, pays qu’il fut contraint de quitter après avoir subit la torture et l’enfermement, il y a une trentaine d’années. Après l’exécution de Saddam Hussein par les américains, l’adieu au tortionnaire autorise l’espoir finalement déçu d’un retour d’exil. Le recueil, hommage à la terre natale est aussi l’occasion d’une critique du comportement de l’ex-dictateur et de celui de ses anciens camarades du parti. Le bilan de l’engagement politique de celui qui fut bouleversé par les écrits d’Albert Camus, débouche sur une tristesse teintée de colère à l’égard « des arabes qui n’ont pas condamnés les massacres des paysans kurdes » (référence aux massacres à l’arme chimique de Halabja), ou plus largement vis-à-vis « de ces marionnettes dépourvues de sentiments, qui se fondent dans une société de consommation sans cohérence avec leur lutte ».

Dans une prose lancinante et nostalgique, relevée par des vers comme scandés, le poète revêt plusieurs habits, se faisant le chantre de la non-violence (dans le récit Torero malgré lui) ou s’adressant avec dureté à celui qu’il appelle « l’homme au rire scélérat ». En orbite autour de sa patrie, Salah Al Hamdani invoque lépopée de Gilgamesh et cite volontiers Bagdad l’Ancienne, ville fantasmée qu’il n’atteindra plus que par l’écriture et la poésie.

Adieu mon tortionnaire par Salah Al Hamdani, traduit de l’arabe (Irak) par l’auteur et Isabelle Lagny, Le Temps des Cerises, 2014


Le livre des ossements

bbdLe roman de Boubacar Boris Diop, Murambi, le livre des ossements, que rééditent les éditions Zulma dans leur collection de livres de poche, est né en 1998 lorsque l’auteur passe, avec dix autres écrivains africains, quelques mois au Rwanda pour réfléchir au génocide des Tutsi qui eut lieu en 1994. D’abord paru en 2000 aux éditions Stock, le roman est aujourd’hui augmenté d’une postface où le romancier endosse le rôle d’intellectuel engagé et dont la lecture, vingt ans après le début des massacres, ouvre de nouvelles perspectives à une mémoire historique défaillante.

Ce roman à la structure éclatée (diverses voix prennent tour à tour la parole) résulte d’un travail d’enquête et d’un recueil de témoignages d’ex-miliciens comme de survivants. L’escalade de la violence, les scènes d’horreur et l’état de sidération qui subsiste encore aujourd’hui sont traités de manière frontale, sans aucun filtre ni effet stylistique. Loin de se complaire dans les discours négrophobes qui disent qu’ « il n’y a rien à faire quand des chefs africains décident de régler leurs problèmes à la machette[1] », Boubacar Boris Diop replace le conflit dans son contexte historique et politique (les conflits entre Hutu et Tutsi remontent à 1959 et non à la nuit des temps). Le rôle de la France n’est pas éludé : le personnage du colonel Perrin, à la tête de l’opération Turquoise, rappelle les griefs toujours portés au pays des Droits de l’Homme. Devant l’incapacité de remettre quoi que ce soit en question (« nous sommes en guerre, un point c’est tout », « notre objectif final est juste »), le docteur Karekezi, cerveau des miliciens du Hutu Power symbolise l’avidité d’un homme obnubilé par le pouvoir, qui entraînera la masse dans l’horreur et la cruauté. A l’inverse, Jessica la résistante, est la porte-parole de ceux qui affirment qu’ « il y eut bel et bien des victimes et des bourreaux ». Avec ce texte précieux, Boubacar Boris Diop se pose en défenseur de la mémoire Tutsi, et nous rappelle qu’un discours manichéen assumé vaut mieux qu’un embrouillamini historique organisé qui dédouane les coupables et leurs complices.


[1] François Mitterrand

Murambi, le livre des ossements, par Boubacar Boris Diop, éditions Zulma (2014)