Archives mensuelles : avril 2014

Littérature actuelle de Syrie

La revue Siècle 21 se consacre à la littérature actuelle de Syrie. Le dossier, préparé par Marilyn Hacker et Golan Haji, comporte des extraits de romans (parfois en cours d’écriture) ou recueils de poésie ainsi qu’une courte pièce de théâtre inédite de Saadalah Wannous, tous proposés dans une traduction inédite de l’arabe. Les illustrations de l’artiste syrien Mohamad Omran (notre photo), qui évoque « cette guerre sans fin », sont également mises à l’honneur dans ce numéro.

syrianCertains récits écrits pendant la guerre rendent directement compte de la brutalité des traitements infligés par le parti d’Assad (voir par exemple « Toutes dans le même bateau », témoignage de l’expérience carcérale de May el-Hafiz). Autre texte poignant, celui de Maha Hassan « les tambours de l’amour », qui nous emmène dans l’appartement d’une famille d’intellectuels syriens, où le face à face d’une fille et de son père vire au débat politique. De retour d’un exil qui aura duré vingt ans, la fille veut se battre pour une révolution synonyme, pour elle, de liberté tandis que son père, sceptique et averti, préconise la stabilité du régime dictatorial baasiste craignant le retour d’un « fondamentalisme moyenâgeux ». En ce sens il rejoint le parti du célèbre poète Adonis, qui comme l’indique la traductrice Marie Charton dans une note, « fût invité par Maha Hassan en avril 2011 à prendre position contre le régime syrien [où il] avait également tenu de tels propos, position qui choqua nombre d’écrivains arabes et fit couler beaucoup d’encre ».

Ce débat en appelle d’autres, et vous trouverez, grâce à la sélection de textes proposés par Siècle 21, l’occasion de vous rendre compte de la richesse de la littérature syrienne contemporaine, encore peu traduite et donc trop peu connue en France. Essentiel.

Siècle 21 (revue semestrielle), n°23, Automne-Hiver 2013, La Fosse aux ours.

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Photo de groupe au bord du fleuve

C’est avec beaucoup d’attentes et un enthousiasme non dissimulé que nous découvrons l’œuvre d’Emmanuel Dongala, auteur congolais qui a quitté son pays en 1997 et enseigne aujourd’hui la chimie et la littérature africaine francophone aux Etats-Unis. Le programme de Photo de groupe au bord du fleuve, son dernier texte (2010), qui traite des rapports entre hommes et femmes dans la société africaine en même temps qu’il dénonce les dysfonctionnements politiques relatifs à un pays qui pourrait être le Congo, a de quoi réjouir tout bon tambourinaire.

Photo de groupe au bord du fleuveL’intrigue principale rend compte d’une lutte. Celle qui oppose les « casseuses de pierre » à des acheteurs véreux symbolisant l’incontestable hégémonie masculine. Ils sont aussi le premier indicateur d’une corruption généralisée. Cette lutte qui doit d’abord rétablir une logique économique basée sur l’offre et la demande (le travail des ouvrières est laborieux donc précieux tandis que le besoin de pierres est urgent : un gigantesque aéroport est construit au nord du pays) se transforme en combat politique visant à rétablir le droits de ces femmes désormais liées et solidaires. Leurs histoires personnelles, que l’on découvre au fur et à mesure du récit, sont marquées par la violence (esclavagisme domestique, passage à tabac, viol), et ce quelque soit la classe ou le statut social de ces femmes. Le spectre des dysfonctionnements sociétaux s’élargit donc à mesure que l’intrigue se développe.

Malheureusement, la construction du roman n’est pas à la hauteur de la multiplicité des thèmes abordés. On tombe très vite dans un mécanisme narratif où d’incessants retours en arrière (qui renseignent sur les personnages) entrecoupent la progression de l’intrigue. Cette sensation de lire à chaque fois le même chapitre malgré l’éclairage apporté aux personnages et l’avancement factuel du récit peut lasser. Nos réserves se portent également sur l’emploi de la seconde personne (tu/vous) qui, une fois l’effet de surprise passé, n’apporte rien ou si peu et semble tenir de la coquetterie stylistique. En somme, nous retiendrons plutôt le fond à la forme et admettons une légère déception. Mais puisque Jazz et vin de palme (Le Serpent à plume, 1996)est à porter de main, nous feront comme souvent, lirons plutôt que de nous hâter de juger.

Photo de groupe au bord du fleuve par Emmanuel Dongala, éditions Actes Sud, 2010 (collection Babel, 2012)


Englebert, ou le murmure des collines

Vingt ans après le génocide des Tutsis du Rwanda, les commémorations n’interpellent que modérément l’opinion publique qui reste globalement indifférente aux évènements. Kagamé accuse une nouvelle fois la France d’avoir participé aux massacres et la classe politique française rejette en bloc toute accusation. Autant dire que la fin du négationnisme d’Etat, et la voie de la réconciliation n’est pas encore à l’ordre du jour.

C_Englebert-des-collines_606 Derrière le manque de courage de la classe politique et le mutisme ambiant, la littérature peut jouer le rôle d’éclaireur. Les deux titres qui paraissent en ce mois d’Avril aux éditions Gallimard ont vocation à s’insérer au plus près de la réalité rwandaise. Ils racontent la grande Histoire par le biais de récits à taille humaine. Englebert des collines, que signe Jean Hatzfeld est le quatrième volet d’une série de textes sur le Rwanda (voir également Dans le nu de la vie (2001), Une saison de machette (2003), La Stratégie des antilopes (2007). Ce récit, derrière lequel on sent avant tout les qualités d’un journaliste, rend hommage à Englebert, vagabond-intellectuel de Nyamata, à la fois jovial et désabusé, poète et alcoolique, un personnage tout en nuance qui se raconte en revenant sur les constructions et les séparatismes identitaires d’un pays soumis à l’ordre postcolonial. A travers sa voix et ses errances, on écoute les obstacles dressés contre les Tutsis avant le génocide, on devine aussi les rancœurs et des méfiances toujours présentes malgré l’unité retrouvée.

Plus littéraire, le recueil de Scholastique Mukasonga, Ce que murmurent les collines, qui fait suite à son roman NoCe-que-murmurent-les-collines-couverturetre-Dame du Nil (Prix Renaudot 2012), aborde le thème de l’identité. Les rivières et les collines sont des êtres à part entière et partagent la vie des Rwandais qui au-delà du malheur y puisent force et dignité. Les histoires personnelles, les anecdotes et souvenirs s’enchaînent, mais c’est l’histoire du Rwanda qui apparaît en filigrane. Des notes « à l’attention d’un lecteur curieux » ponctuent chaque texte par des précisions historiques qui témoignent du sérieux de l’engagement de l’auteur. On en sort ébloui par la langue, admiratif devant le courage et l’humanité des protagonistes.

Englebert des collines par Jean Hatzfeld, éditions Gallimard, 2014.

Ce que murmurent les collines par Scholastique Mukasonga, éditions Gallimard (collection Continents Noirs), 2014.


Journée d’étude sur le génocide des tutsis du Rwanda

L’Université de Strasbourg, avec le soutien de l’Association Survie et le Centre Européen d’Enseignement et de Recherche en Ethique (CEERE) a organisé, jeudi 27 Mars au Palais Universitaire, une journée d’étude autour du génocide des tutsis du Rwanda. L’association Survie, particulièrement active dans la lutte contre la Françafrique et le néocolonialisme, s’investit également, notamment à l’occasion de manifestations, colloques et autres débats, contre la banalisation du génocide rwandais.

venusteAinsi, la journée débuta par la projection du film Rwanda. Une République devenue folle de Luc de Heusch qui évoque l’histoire du Rwanda depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux derniers jours de la dictature de Juvénal Habyarimana. Il dénonce également l’idéologie raciale et coloniale instaurée par le protectorat belge. Autre moment fort, le témoignage de Vénuste Kayimahe, rescapé du génocide, qui plongea la salle dans une profonde émotion. Cet ancien employé du centre d’échanges culturels franco-rwandais à Kigali, accuse la France de sa participation à la formation de militaires de la garde présidentielle et donc de complicité de génocide. Son propos que l’on peut retrouver dans son livre paru en 2001, France-Rwanda : les coulisses du génocide (éditions Dagorno, L’esprit frappeur), permit ensuite à Patrick de Saint-Exupéry, autre invité, de soulever la question du négationnisme du génocide des tutsis. Le journaliste qui couvrit le génocide rwandais pour Le Figaro à partir de Mai 1994 pointe du doigt le discours ambigu de certains responsables politiques français. Ainsi, Dominique de Villepin parlait encore il y a peu des génocides rwandais, ce INAVOUABLEqui sous-entend qu’il y a eu ni bourreaux, ni victimes, mais un chaos incontrôlable dans lequel les puissances coloniales n’y sont pour rien. François Mitterrand, président de la République en 1994, Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, Hubert Védrine, secrétaire général de la présidence de la République, mais aussi le colonel de Saint-Quentin sont, comme le décrit le journaliste dans son implacable essai Complices de l’inavouable (éditions Les Arènes, 2009), dans une position coupable car bienveillants à l’égard des extrémistes hutus. Jamais ils n’ont été questionnés, jamais ils n’ont été inquiétés.

La responsabilité collective, le procès du capitaine Pascal Simbikangwa pour « complicité de génocide » qui débuta en février 2014, mais aussi l’étrange silence de l’Eglise catholique sont d’autres sujets ayant été tour à tour évoqués à l’occasion de cette journée qui marqua le début des commémorations du massacre. La citation de l’écrivain Boubacar Boris Diop, instigateur du concept de mémoire paradoxale du génocide a également été cité: « Plus le temps passe, moins on oublie ». Voila qui peut faire figure d’antienne dans ce qui sera au cœur de l’actualité politique africaine de ces mois prochains.