Archives mensuelles : mai 2014

Se souvenir d’Edward Said

Les éditions Galaade reviennent sur la figure d’Edward Said et nous proposent le texte intégral d’une suite de conversations avec Tariq Ali (historien, écrivain et commentateur politique britannique d’origine pakistanaise). Ces séances, qui ont d’abord fait l’objet d’un documentaire enregistré en 1994 pour la télévision britannique, abordent les thèmes chers à Said comme la musique, la littérature et la Palestine, qui est au cœur de son engagement. Elles permettent donc une approche biographique qui représente une stimulante porte d’entrée à son œuvre, de quoi intéresser une nouvelle génération de lecteurs.

SAID-ALiEdward Said (1932-2003) était un écrivain et penseur fortement impliqué dans l’action politique. Natif de Jérusalem, il a grandit au Caire puis fait ses études aux États-Unis avant de devenir professeur à Columbia. Il s’intéresse d’abord au lien entre la politique et le culturel en étudiant la littérature classique occidentale dans une démarche historique. L’Orientalisme (éditions du Seuil), publié en 1978, est le fruit de ses recherches. Le livre, très commenté et aujourd’hui considéré comme un classique dans le monde entier, dénonce « les théories impérialistes qui reposent sur une déformation et une instrumentalisation de l’observation, au service de la domination occidentale ». Puis viendra le temps de son engagement politique en faveur de la Palestine, la guerre de Six Jours, en 1967, faisant ainsi office de déclencheur. Il deviendra au fil de ses interventions et publications un véritable porte-parole, celui qui aura permis de comprendre la véritable histoire de la Palestine.

« La bataille contre l’establishment politique et culturel en Occident et contre les gouvernements du monde arabe est une dominante dans la biographie de Said. »(1) Décédé en 2003, « sa voix est irremplaçable, mais sa légitimité demeure. Il a encore beaucoup à nous dire. »

1. Extrait de l’article « Se souvenir d’Edward Said« , publié dans la New Left Review, n°24, novembre-décembre 2003, et qui introduit l’ouvrage.

Conversations avec Tariq Ali par Edward Said, traduit de l’anglais par Sylvette Gleize, Galaade éditions, 2014.


La Vie hors du temps

Mise en page 1Après Les nuits froides de l’enfance, les éditions Bleu autour publient le second roman autobiographique de Tezer Özlü (1942-1986), d’abord écrit en allemand sous le titre Auf den Spuren eines Selbstmordes (Sur les traces d’un suicide) mais jamais édité, puis réécrit en Turc et publié à Istanbul en 1984. Précédé d’une note de l’éditeur qui reprend l’histoire du livre ainsi que d’une présentation de la traductrice (Diane Meur), ponctué d’une note biographique à laquelle s’ajoute quelques photos, le texte ainsi enrichi grâce au formidable travail des éditions Bleu autour nous permet de découvrir dans les meilleures conditions cette auteure peu connue en France.

Le roman est une sorte de récit de voyage réel à travers l’Europe sur les traces de Kafka, Svevo et Pavese qui restitue les souvenirs d‘enfance de l’auteur, son internement et évoque également les répressions en Turquie, son pays natal. Les réflexions sur la vie et la mort sont un élément central de cette œuvre intime et authentique. Elle les partage avec Cesare Pavese, son « frère d’âme », qui nourrit son écriture au point que bon nombre de citations de l’auteur italien illustrent la vie tourmentée, les interrogations d’Özlü, à la manière d’un rêve prémonitoire : « Qu’y a-t-il en moi qui fait que les battements de mon cœur, que toutes les images jamais perçues par mon œil, je ne puisse les retrouver que dans ses phrases à lui, dans des mots choisis par lui ? ». Pas étonnant qu’il hante ainsi le livre, pas étonnant non plus que l’un des achèvements du voyage d’Özlü, comme un pèlerinage littéraire, est de marcher sur les lieux, à Turin et Santo Stefano Belbo, de celui qui se suicida en 1950, après avoir écrit son fameux dernier texte, La mort viendra et elle aura tes yeux.

tezer özlüLibre, indépendante, « dure et solitaire comme cet arbre sur une plaine quelconque de cette terre », Tezer özlü ne sait ni d’où elle vient, ni où elle va, en témoignent les nombreuses bifurcations, souvent arbitraires, la faisant passer par des villes comme Berlin, Vienne, Zurich ou Paris. Elle vit en compagnie d’elle-même et s’affranchit de tout sauf de la littérature qui représente sa ligne d’horizon, même si, dit-elle « l’écriture est la plus grande folie qui soit ». Son style laisse transparaître sa façon d’être : à la fois heurté et impulsif, il illustre sa volonté d’action, son impossibilité d’être seulement spectatrice de la vie. La poésie et l’humour qui émanent de ses phrases laissent poindre une foi en l’amour « inapaisable » tandis que l’absence de chronologie, l’improbabilité de toute trame narrative stable est une parfaite illustration de sa perpétuelle quête de liberté.

La Vie hors du temps par Tezer Özlü, traduit du turc par Diane Meur, éditions Bleu autour, 2014


Noor

Petit détour par le cinéma pour vous parler de Noor, film pakistanais, turc et français de Çagla Zenciri et Guillaume Giovanetti.

pakNoor veut être un homme. Il est un eunuque ayant fait partie de la communauté des Kusras (les transgenres du Pakistan). Le voilà exclu d’une caste, mais sa condition l’empêche de réintégrer la société dite « normale ». Cet entre-deux ne l’empêche pourtant pas de travailler dans un Truck Center, atelier de décoration de camions, comme on en croise en Afghanistan ou au Pakistan. Sur les conseils d’un vieux sage, qui est aussi son confident (et accessoirement son fournisseur en pommade pousse-barbe), Noor décide de prendre son destin en main et part rejoindre un lac situé dans les régions du nord, « là où les prières s’exaucent ». Démarre alors un parcours initiatique à bord d’un camion bariolé, où les rencontres se succèdent.

Parfois filmé comme un documentaire, le film tient du conte, emprunte à la quête mystique plutôt qu’identitaire. Toujours placé à bonne distance, la caméra n’entre pas dans une critique sociale « à tout prix » qui alourdirait le propos. Noor sait dès le départ qu’il cherche à « rencontrer une femme qui l’acceptera tel qu’il est ». Cette aventure l’emmènera aux confins du Cachemire, au bord du lac Gilgit, dans un décor majestueux. Dans une fin ouverte, on sent que Noor pourrait très vite rebasculer dans l’étouffement d’une société autoritaire. Mais l’espoir d’un nouveau départ aux bras d’une danseuse « dans une société qui ne peut pas lui interdire de danser » lui permettrait de réaliser son souhait : redevenir normal.

Noor par Çagla Zenciri et Guillaume Giovanetti, drame, 79mn, 2014


Meursault, contre-enquête

Dans une histoire « prise par la fin et qui remonte vers son début », Kamel Daoud nous livre une relecture de L’Etranger d’Albert Camus, du point de vue du frère de l’Arabe tué par Meursault. Le narrateur, accoudé au bar, se lance dans un long monologue du ressassement, à la fois harangue rageuse et chant lancinant d’une mort volée.

Le prénom Moussa est répété à l’envi « pour qu’il ne disparaisse pas dans les alphabets ». Il est vrai que personne, depuis la parution en 1942 d’un des livres les plus lus au monde, ne s’est occupé de celui qui fut tué de cinq coups de feu sur cette plage inondée de soleil. Personne ne s’est soucié de sa famille et de son histoire. Ce soliloque propose une autre version des faits : « j’avais besoin d’une histoire pour lui donner un linceul ». A la fois hommage au frère disparu, à l’omniprésence de la mère (« que veux-tu qu’un adolescent fasse ainsi piégé entre la mère et9782330033729 la mort »), le roman questionne l’identité. En parallèle, l’hommage à Camus permet d’enclencher une réflexion sur le crime « soi-disant philosophique » de Meursault.

Fidèle à sa réputation de chroniqueur (Kamel Daoud tient dans le Quotidien d’Oran la chronique la plus lue d’Algérie), l’auteur propose également, par le biais du regard des Algériens sur l’Algérie, une peinture de son pays et de ceux qui comme le narrateur et ses compagnons de bar « traînent la patte depuis l’Indépendance ». L’évocation d’un territoire divisé entre « notre monde et celui des roumis » rappelle ce qu’était la colonisation française. A l’instar de Meursault, qui s’emporte lors de la visite de l’aumônier, marquant là son profond rejet d’un quelconque Dieu, le narrateur est sans équivoque : « J’ai parfois envie de crever le mur qui me sépare de mon voisin, de le prendre par le cou et de lui hurler d’arrêter sa récitation de pleurnichard, d’assumer le monde, d’ouvrir les yeux sur sa propre force et sa dignité et d’arrêter de courir derrière un père qui a fugué vers les cieux et qui ne reviendra jamais. » C’est donc sans peine que le roman de Kamel Daoud trouve sa place aux côtés de celui d’Albert Camus, peu importe que votre bibliothèque respecte l’association pertinente d’œuvres littéraires ou le simple respect du classement alphabétique.

Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, Editions Actes Sud, 2014