Archives mensuelles : juin 2014

Bagdad mon amour

     Bagdad
     j’ai tant voulu
     te bercer, te chérir
     te montrer le chemin
     soigner tes blessures
     apaiser tes douleurs et ta soif de vengeance
 
     Bagdad
     ne voulais-je pas simplement te porter comme une fillette sur mes épaules?
 

L’actualité brûlante, celle qui rend compte de la percée djihadiste à Mossoul en Irak, entre en résonance avec la parution d’un recueil de Salah Al Hamdani, Bagdad mon amour (suivi de Bagdad à ciel ouvert, éditions Le Temps des Cerises) et nous permet, plutôt qu’à travers l’écran abyssal de la télévision ou les discours de journalistes un peu trop experts, d’entendre la voix du Poète.

L’Irak connait la guerre desalahpuis plusieurs décennies. La lente descente aux enfers que subit ce peuple débute en 1970 lorsque Saddam Hussein accède au pouvoir sous l’œil bienveillant des États-Unis, de l’URSS, de l’Europe. Ce qui ressemble d’abord à un nationalisme sectaire vire très vite à une dictature féroce. La chute du bourreau, en 2003, laisse place à un islamisme militant favorisé par l’effondrement de l’État central et l’exacerbation des clivages religieux. Salah Al Hamdani connait l’histoire de son pays : il est un opposant en exil à Paris depuis 1975. Avec ses textes, il « témoigne humainement du poids de l’histoire sur la poitrine du vivant » et raconte, à distance, « cette tragédie de l’histoire qui traverse les peuples comme un poignard perce les chairs »(1). Contrairement aux analyses chiffrées et légitimées, aux comptes-rendus simplistes qui relatent les faits et laissent l’humain en dehors de toute considération, l’auteur d’Adieu mon tortionnaire rend compte depuis près de trente ans, de « la vie immédiate » et « donne nom et présence à ce qui s’absente dans tout discours, l’innocence perdue, la pulsation de la souffrance intérieure, l’effroi de la perte, la violence de ce qui sépare un être de lui-même ». En ce sens, les poèmes de Salah Al Hamdani sont « essentiels pour notre temps ».

(1) Les phrases entre guillemets sont des extraits de l’excellente préface de Jean-Pierre Siméon.

Bagdad mon amour (suivi de Bagdad à ciel ouvert) par Salah Al Hamdani, éditions Le Temps des Cerises, 2014


Gilgamesh, la quête de l’immortalité

Un nougilgameshmitchellveau cycle consacré à la littérature classique et aux textes fondateurs africain et moyen-orientaux trouvera désormais sa place, parallèlement à l’actualité littéraire que nous continuerons évidemment de traiter avec un enthousiasme toujours grandissant. L’Épopée de Gilgamesh, texte écrit dans le sud de la Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate (l’actuel Irak), aux environs de 2000 avant notre ère, considéré comme la première grande œuvre littéraire de l’humanité, précédant d’un millénaire l’Iliade ou la Bible, inaugure cette nouvelle catégorie d’articles. Ce récit de voyage/d’aventure met en scène Gilgamesh, roi d’Uruk, despotique et violent. Mais il n’est qu’un mortel. Entreprendre ce voyage lui permettrait de s’attirer une gloire éternelle. Sa quête d’immortalité l’amènera à croiser Humbaba, le monstre sanguinaire qui défend la Forêt des Cèdres, ainsi qu’un Taureau Sacré, envoyé par la déesse Ishtar. Au cours de son apprentissage, il finira par apprendre « à se gouverner lui-même, à gouverner ainsi ses sujets et à agir avec tempérance, sagesse et piété. »

Stephen Mitchell propose une traduction originale et moderne, que l’on peut également qualifier d’adaptation libre, dans laquelle il a voulu « rendre son souffle à l’épopée. » Son intention a été de « recréer l’épopée antique dans l’univers parallèle de la langue d’aujourd’hui en en faisant un poème contemporain. » La lecture est plaisante et accessible tandis que la longue préface nous permet d’aborder l’œuvre dans toute sa profondeur philosophique.

Mitchell insiste notamment sur la position morale du poète, qui à aucun moment ne prend parti pour le Bien ou le Mal. « Le problème de la croyance en des monstres maléfiques et en un dieu qui hait le Mal, c’est que cela divise l’univers et nous sépare d’au moins la moitié de la Création. Cela nous conduit en définitive au monde claustrophobe et hanté par l’apocalypse des sagas germaniques, et ce tout idéalistes que nous puissions être ». Comme toute grande œuvre littéraire, Gilgamesh a beaucoup à nous apprendre de nous-mêmes, à condition de nous affranchir du prisme de notre éducation et de notre culture. Un voyage dans l’imaginaire d’un monde ancien qui questionne nos certitudes et les fondamentalismes polarisés du monde contemporain.

Gilgamesh, La quête de l’immortalité par Stephen Mitchell, traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélien Clause, Synchronique éditions, 2013