Archives mensuelles : juillet 2014

L’Orientalisme

« L’Orientalisme a approfondi et même renforcé l’indéracinable distinction faite entre la supériorité occidentale et l’infériorité orientale. » Cette phrase illustre à merveille le discours critique d’Edward Saïd (1935-2003) ; celui d’un Orient fabriqué par l’Occident, à sa convenance, comme pour mieux le dominer et s’en protéger.

orientalisme1L’essentiel du développement de l’historien repose sur les productions scientifiques, littéraires et autres écrits politiques qui, au cours du XVIIIe et XIXe siècles, ont contribué à asseoir ce discours dans un contexte de domination politique et culturelle. L’Orientalisme, complice de l’entreprise coloniale, ne se limite pourtant pas à cette seule période : des textes d’Eschyle, Euripide, Dante, Shakespeare et bien d’autres sont analysés pour montrer que des généralités saturées de platitudes raciales et géographiques ont peuplé l’œuvre des plus grands esprits. De même, Nerval, Hugo, Flaubert, Châteaubriant, tous fascinés par l’Orient, participèrent dans leurs récits de voyages et autres textes fidèles à l’idéal romantique, à transformer une réalité finalement inconnue, en discours imaginaire. « L’Orientalisme va distiller des traits essentiels sur l’Orient, sa sensualité, sa tendance aux despotismes, sa mentalité aberrante, ses habitudes d’inexactitudes, de retard ». Si l’Orient moderne n’est pas du tout celui des textes, « l’Orientalisme prend à tâche de toujours convertir l’Orient de quelque chose en quelque chose d’autre ». Ainsi, « ce qui est étranger et lointain acquiert pour une raison ou une autre le statut de quelque chose de plutôt familier », et facilite donc les rapports condescendants de même que les visées impérialistes.

orientalisme2Cette étude polémique rend compte de comment l’Europe et l’Amérique ont pu entretenir durant deux cent ans une image devenue traditionnelle du Moyen-Orient, des Arabes et de l’islam. Dans la postface, Edward Saïd, qui se défend d’un anti-occidentalisme dont il est taxé, nous rappelle que sa tâche a été de « démontrer que le développement et le maintien de toute culture requiert l’existence d’une autre culture, différente, en compétition avec un alter ego. L’identité humaine n’est non seulement ni naturelle, ni stable, mais résulte d’une construction intellectuelle, quand elle n’est pas inventée de toute pièce. » En ce sens, l’essai d’Edward Saïd dépasse bien des limites ; celles géographiques, qui visent à traverser les frontières plutôt qu’à les maintenir, mais aussi celles imposées par la pensée, nous donnant par la même occasion une bonne leçon d’humanisme.

L’Orientalisme par Edward Saïd, traduit de l’américain par Catherine Malamoud, éditions du Seuil (dans la collection La couleur des idées), 1978, 1995, 2003


Noir de boue et d’obus

diféLe festival d’Avignon accueille depuis le 5 juillet et jusqu’au 27 juillet 2014, au théâtre Golovine (18h40 les jours impairs), la compagnie de danse Difé Kako. Un spectacle à voir de toute urgence, qui mêle danse africaine et afro-antillaise raconte la rencontre des cultures d’Afrique, des Antilles-Guyane et d’Europe au cœur de la première guerre mondiale. Les interprètes que sont Louise Crivellaro, Mariama Diehiou, Alseye Ndao et Julie Sicher parviennent à nous communiquer avec force, intensité et une vive émotion l’horreur de la guerre et les différences de traitements entre blancs, métis et noirs, mais également l’espoir et la fraternité. Les textes sont extraits du Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.

« Quelque part dans l’Est de la France entre 1914 et 1918… Conscrits français, force noire, volontaire des Antilles-Guyane, un adversaire les réunit dans les tranchées putrides. Alors on tente d’échapper à la terreur, au froid, à l’épuisement et à la folie. Et chacun de se raccrocher à ce qu’il a de plus intime, à sa propre culture. Et chacun aussi de reconnaître en l’autre son frère d’arme, son alter ego, dans une humanité refondée. »

Noir de boue et d’obus, compagnie de danse Difé Kako, chorégraphie de Chantal Loïal, théâtre Golovine à Avignon (jusqu’au 27 juillet 2014).


Vers la sobriété heureuse

Dans la lignée du court manifeste de Stéphane Hessel, Indignez-vous, qui fit tant parler du résistant en 2010, c’est d’une autre forme de résistance dont il est question ici, celle d’un humaniste proche de la terre et de la nature.

sobriete heureuse pierre rabhiPierre Rabhi, saharien né dans une famille traditionnelle musulmane, à la fois agriculteur, expert en agro-écologie et penseur, fait partie de ceux qui mettent leur relative notoriété et leur visibilité croissante au service d’une cause dissidente à bien des égards. Le concept de sobriété heureuse qu’il développe dans cet ouvrage, paru en 2010 aux éditions Actes Sud, repose sur le principe d’un mode de vie frugal et modéré dans lequel s’épanouit la vie intérieure de l’individu. Fils de forgeron algérien, il s’inspire d’anecdotes familiales puisées au cœur du Sahel ou dans une ferme des Cévennes. Point de départ qui lui permet de dénoncer la mise en œuvre d’une « gigantesque machine mondiale » pilotée par l’Homo economicus qui depuis la révolution industrielle ne cesse d’étendre son emprise tenant bientôt le monde entier à la gorge. La société de surconsommation, la modernité censée libérer mais qui asservit, le progrès qu’il qualifie d’imposture sont autant de marronniers agités par un modèle économique « anthropophage » basé sur la finance et la tentation d’une croissance illimitée.

Son diagnostic à long terme s’inscrit dans l’histoire et ne saurait tendre vers la nostalgie ou un quelconque discours populiste ou réactionnaire, même si des réserves subsistent, notamment lorsque le récit devient manifeste politique, abordant divers sujets (déséquilibre homme/femme, la place des aînés…) sans prendre le temps d’une argumentation solide. Malgré tout, le modèle de société qu’il défend tend à répondre à des questions essentielles parce que de plus en plus urgentes. Se nourrir sainement, recréer un lien entre l’humain et la nature, accorder une place de choix à la « satisfaction intérieure » et redéfinir la notion de bonheur sont autant d’enjeux qui conditionnent l’avenir de l’homme sur terre.

Vers la sobriété heureuse par Pierre Rabhi, éditions Actes Sud, 2010

 


La Chouette aveugle

« J’ai toujours pensé que rien ne vaut le silence et qu’on ne peut faire mieux que d’imiter les butors qui passent leur temps, au bord de la mer, à s’étirer les ailes, dans leur solitude ».

choutteLa Chouette aveugle est un roman fondateur de la littérature persane contemporaine. Considéré comme le chef-d’œuvre de Sadegh Hedayat, il se singularise par sa forme moderne et émancipée d’une esthétique traditionnelle fidèle à la poésie lyrique. Figure majeure de ce renouveau, Hedayat est celui qui, cinq cent ans environ après les poètes Saadi, Hafiz et Ferdowsi pour ne citer qu’eux, permit à la littérature iranienne de prendre un nouvel essor et de sortir de ce passé « lourd de trop de gloire ».

Créateur d’avant-garde, ce natif de Téhéran (en 1903) vécut, entre autre, à Paris où il se donna la mort en 1950. Son œuvre, tourmentée, sombre, oppressante, traduit l’éternel questionnement sur le sens de la vie, d’où découlent l’idée de solitude et son obsession de la mort. Influencée par l’Occident, son œuvre est pourtant très ancrée dans la société iranienne. Son écriture audacieuse, dans laquelle on devine une forte critique des institutions, n’a pas permis la large diffusion du texte avant 1941 et le changement de régime entraînant un climat politique plus favorable à ses écrits : « les prières que l’on m’avait apprises étaient inefficaces devant la peur de mourir ». La drogue, à la fois moyen d’expression et d’apaisement, sert de fil conducteur dans un récit empreint d’imaginaire surréaliste où la frontière ténue entre rêve et réel, le flirt constant avec les limites de la conscience et les références aux théories freudiennes sont sans équivoque.

hedayat-dessinChouetteSon écriture, d’une grande beauté, ainsi que la finesse de son esprit, rappellent l’héritage des poètes persans (Omar Khayyâm est le seul qu’il aimait). Son pessimisme, l’absurdité d’une condition humaine noyée dans l’imaginaire sont d’autres constantes de son œuvre et en font un écrivain majeur parce que précurseur et porteur d’un souffle nouveau à la croisée des chemins d’Orient et d’Occident.

La Chouette aveugle par Sadegh Hedayat, traduit du persan par Roger Lescot, Librairie José Corti, 1953