Archives mensuelles : septembre 2014

Pour les musulmans

«Ni rire ni pleurer, comprendre. » Spinoza

Nous sommes en août 2013. Dans un contexte de coup d’État égyptien et d’une énième polémique, en France, autour du port du voile à l’université, Edwy Plenel, journaliste et intellectuel français, publie un éditorial qu’il conclut par ces mots: « Pour les musulmans donc70718353_000_CV_1_000 parce qu’en les défendant, c’est nous tous que nous sauvons ». Cet article représente le point de départ du livre Pour les musulmans qui paraît ces jours-ci aux éditions La Découverte.

Ce petit livre (124 pages, 12 euros), à mettre entre toutes les mains est « un geste de solidarité, une main tendue en même temps qu’un cri d’alarme pour ce qui peut nous arriver ». C’est aussi l’occasion d’un sursaut contre les discours nauséabonds qui essentialisent, désignent, stigmatisent les minorités. Parce que l’islamophobie ambiante propagée par ceux, pseudo-philosophes-académiciens, qui parlent du « problème de l’Islam en France » et encouragent la hiérarchisation des civilisations, nous empêche de vivre ensemble, il n’est pas possible de rester silencieux. Ni pamphlet, ni livre polémique, ce livre veut « briser cette situation qui nous entraîne dans cette guerre des mondes » par des arguments politiques rationnels basés sur l’Histoire. La loi sur la laïcité de 1905, le verrou de notre histoire coloniale, l’Affaire Dreyfus et le J’accuse d’Emile Zola sont ainsi les étapes clés d’une réflexion qui débouche sur la proposition d’un nouvel imaginaire. Imaginaire de la multiplicité de ce que nous sommes, imaginaire de l’agir ensemble, imaginaire du bien-être d’un pays qui va au-devant de grandes questions sociales.

Pour les musulmans par Edwy Plenel, éditions La Découverte, 2014

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La Pluie ébahie

plui-ebahie-couto« C’était une pluie mince en suspens, flottant entre ciel et terre. Légère, ébahie, aérienne ». Cette pluie qui reste en l’air, fallait-il l’abattre ? Faut-il l’associer à une malédiction ? Et si c’étaient ces fumées en provenance de l’usine qui l’empêchait de tomber ?

A la manière d’un conte, Mia Couto use du mystère et d’une sorte de réalisme fantastique pour proposer cette réflexion sur le temps qui traverse les hommes ainsi que leur précaire cohabitation avec l’irruption dévastatrice de la modernité. Si la question écologique est soulevée, c’est parce qu’elle est au centre des sociétés traditionnelles dont est issu le narrateur, témoin d’une histoire familiale qui a des airs de tragédie. Accompagné de son grand-père mourant, le seul qui prenait soin de lui, il est complice de ses dernières volontés : aller voir la mer alors que « le fleuve maigri, le puit s’assèche ».

Empreinte de poésie, riche d’images et de métaphores, la prose de Mia Couto démontre toute sa puissance dans ce roman de la finitude et de l’éternel recommencement, parce que « l’unique histoire avec une fin heureuse, c’est celle qui n’a pas de fin ».

La Pluie ébahie par Mia Couto, traduit du portugais (Mozambique) par Elisabeth Monteiro Rodrigues, éditions Chandeigne, 2014


Debout-payé

CV-Gauz-CheeriDebout-payé, « rester debout toute la journée dans un magasin, répéter cet ennuyeux exploit de l’ennui, tous les jours, jusqu’à être payé à la fin du mois ». C’était le quotidien d’André, de Ferdinand dans les années 70 et c’est désormais celui d’Ossiri (le narrateur derrière qui Gauz se cache), tous trois vigiles Ivoiriens à travers les âges aux Grands Moulins de Paris, chez Séphora aux Champs Elysées ou au Camaïeu Bastille. Trois générations de Debout-payés, autant d’expériences personnelles qui illustrent le parcours de la communauté africaine sans-papiers de Paris.

Quand il se tient debout à son portique électronique c’est pour nous parler de la société de consommation. Quand dans sa « cabane de l’ennui », il fixe l’affiche publicitaire où il croit reconnaître sa mère, il se souvient de la douce musique de ses mots, de son éducation à elle, qui lui parlait de « l’achèvement ridiculeusement coloré du cycle infernal de l’humiliation des nègres commencée depuis l’esclavage ». Quand, dans les rues de Paris, il déambule de son domicile à son travail (le trajet La Chapelle-Bastille est mémorable), c’est par la simple description qu’il exerce un regard sociologique affuté.

Le récit principal, narratif, plus littéraire nous parle d’Histoire et de politique quand les quelques respirations sous forme d’anecdotes, de réflexions, souvent drôles, parfois tragiques, nous décrivent la société à la manière d’une observation participante. Entre Le Bonheur des dames et Le Discours sur le colonialisme, maintenant il y a Gauz, et son Debout-payé nous réjouit en même temps qu’il nous éclaire.

Debout-payé par Gauz, éditions Le Nouvel Attila, 2014