Archives mensuelles : octobre 2014

La Fille du métro

« Je parle parce que je ne vous connais pas. »

Dans cette cabine de verre, une fille se raconte en attendant que sa mère vienne la chercher. Avec elle, deux pompiers, des flics sur qui elle crie, non pour se faire entendre car de toute façon ils ne l’écoutent pas, plutôt pour livrer sa colère, peut-être pour oublier sa peur.

couv-Fille-du-metro001Ses paroles occupent le temps et l’espace, invoquent de lointains souvenirs et fixent l’instant quand elle parle famille. Le père, c’est un tyran, brutal, à qui il faut obéir. La sœur c’est celle avec qui elle allait « partout, tout le temps ». La mère et ses yeux bleus, « ses yeux bleus tantôt comme la mer, dans l’orage, tantôt comme le ciel clair où passent les oiseaux migrateurs l’été, un bleu qui tremble dans la chaleur », c’est celle qu’elle attend, sa bouée de sauvetage. Et puis l’identité, thème majeur et universel, à travers cette langue arabe qu’on la force à parler alors qu’elle « aime mieux apprendre le kabyle avec les copines du bloc. »

Ce monologue d’une sourde puissance se veut dur et poétique à la fois. Leïla Sebbar impressionne par le souffle qu’elle donne à cette narratrice perdue dans la tragédie du réel. Là, subsistent d’infimes et lointaines lueurs – la maison d’enfance, la mer « qu’elle n’a pas revue depuis ses sept ans » – comme autant de phares auxquels accrocher le regard. La voix d’une trajectoire isolée qui tend vers l’universel, un acte de générosité autant qu’un appel au secours.

La Fille du métro par Leïla Sebbar, dessins de Sébastien Pignon, éditions Al Manar, 2014


Snapshots – Nouvelles voix du Caine Prize

« Longtemps, la littérature africaine fut reléguée aux marges. L’un des avantages de cela, c’est qu’elle a maintenant fort à faire. Elle a bien des élans, bien des possibles, bien des sagesses, à porter au jour. En temps voulu, elle se manifestera au monde, prodigue de merveilleuses surprises et de cadeaux inattendus. » Ben Okri

LaSolutionEsquimauAWSnapshots, ce sont six auteurs et autant de nouvelles sélectionnées ou lauréates du prestigieux Caine Prize, prix littéraire créé en 1999 et décerné chaque année à un écrivain africain anglophone. Considéré comme le plus important prix de littérature africaine contemporaine, la parution de ce recueil aux éditions Zulma est l’opportunité – mais c’est surtout une chance – de pouvoir découvrir Chinelo Okparanta, Constance Myburgh, Rotimi Babatumde, Tope Folarin, NoViolet Bulawayo et Olufemi Terry, qui pour la plupart n’avaient pas encore été traduits en français.

Ces auteurs, issus d’Afrique du Sud, du Nigeria, de Sierra Leone, du Zimbabwe abordent des thèmes riches et variés. La jeunesse, dépassée par la violence d’un quotidien misérable, peut être considérée comme le thème central d’un recueil qui évoque aussi la question de l’exil, de l’attachement au pays natal, de l’homosexualité et de l’Histoire coloniale. auteurs_caineA ce titre, l’éclairage porté sur «l’Armée Oubliée» dans laquelle des Africains enrôlés par l’armée coloniale combattent au Japon pendant la seconde guerre mondiale, est essentiel (voir La République de Bombay). L’ensemble, loin d’être homogène, remplit son rôle puisqu’il donne le panorama d’un nouveau souffle créateur, décomplexé et ambitieux. Grâce à la désormais incontournable traductrice Sika Fakambi, chaque nouvelle est un monde, une voix, un style parfaitement restitués. Tantôt poétiques tantôt brutes, fluides ou heurtées, ces écritures témoignent de la richesse de cette génération d’écrivains qui, après Gordimer, Coetzee, Achebe, Soyinka, ont encore des choses à dire. Qu’il soit pour le lecteur l’objet d’une introduction à la littérature africaine ou la confirmation pour d’autres de la beauté, de la justesse de ces voix, l’ouvrage fera consensus et marquera peut-être une étape importante dans la plus large diffusion de ces auteurs dans l’espace francophone.

Snapshots – Nouvelles voix du Caine Prize, traduit de l’anglais par Sika Fakambi, éditions Zulma, 2014