Archives mensuelles : février 2015

La Divine Chanson

« Tu trouveras tôt ou tard le repos du guerrier. Tu as bien fait de colporter la Divine Chanson ».

101615095Le vénérable et vulnérable Gil Scott-Heron, personnage emblématique du mouvement pour les droits civiques en même temps qu’une figure importante de la scène artistique étasunienne, s’incarne sous les traits de Sammy Kamau-Williams dans La Divine Chanson dernier roman d’Abdourahman A. Waberi. Porte-parole de la grande Révolution populaire des Noirs, il fut aux côtés de Mia Angelou et Langston Hugues, ses inspirateurs, un observateur éclairé des dérives sociales et politiques américaines. Le portrait de cet artiste engagé, réinventé par la justesse du rythme des mots de l’auteur, s’aborde du point de vue de l’intime et de l’humain.

Dans un texte cyclique fait de digressions, Abdourahman A. Waberi «reconstitue pièce après pièce le grand tambour de la mémoire» de ce mage, «poète visionnaire, écrivain précoce et militant politique de la première heure». Son père absent, joueur de football professionnel, avant-centre du Celtic de Glasgow et sa grand-mère Lilly, mémoire vivante de la communauté Afro-américaine confrladivinechanson-l-572107ontée à l’esclavagisme, occupent une place de choix et agissent comme un révélateur dans notre compréhension du chantre new-yorkais à la « voix d’Outre-tombe ». Choisi par la vie qui l’a « retenue dans ses filets », sa force atavique lui confère la puissance, l’allure, le génie qui sont aussi la cause de la violence de sa célébrité. Au terme d’une vie qu’il a « consumée par tous les bouts », on lui reprochera même d’avoir « négligé les Dieux et les Ancêtres », de ne pas avoir osé prendre le virage mystique qui sauva pourtant John Coltrane (dont résulte l’album phare A Love Supreme) ou Mohamed Ali et qui leur permis à l’un comme à l’autre d’atteindre l’Absolu. La présence d’un narrateur aussi observateur qu’omniscient, vieux chat soufi au seuil de sa septième vie, n’est donc pas un hasard. Sous ses traits, on retrouve la figure de l’auteur, distant et discret, transmettant fidèlement la vivacité d’une phrase martelée d’images. Attendri par l’homme, hébété comme à la sortie d’un concert magistral, pressé de retrouver les poèmes scandés de Gil Scott-Heron, c’est ainsi que l’on ressort de La Divine Chanson.

La Divine Chanson par Abdourahman A. Waberi, éditions Zulma, 2015.

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Pieter Hugo

« L’Afrique est ma terre natale, mais je suis blanc. Je me sens africain, quel qu’en soit le sens, mais si on demande à n’importe qui en Afrique du Sud si je suis africain, la réponse sera toujours négative. Je ne me sens pas en phase avec la topographie sociale de cette terre, et c’est sûrement la raison pour laquelle je suis devenu photographe ».

Pieter_Hugo_en peripherie de Pretoria, 2013Pieter Hugo propose, par l’intermédiaire d’une série de photographies réalisées au cours des huit dernières années, une réflexion autobiographique aussi bien que sociologique sur l’Afrique du Sud post apartheid. Après avoir travaillé dans différents pays du continent, le photographe prend à témoin son environnement immédiat comme pour mieux questionner son héritage et son identité d’Afrikaner. Le procédé est frontal : les paysages sont bruts, les portraits dénués d’artifices. Quelques natures mortes, comme un clin d’œil à la peinture flamande, donnent une dimension historique à cette série qui questionne aussi l’héritage colonial.

Pieter_Hugo_Ann Sallies, ma nourrice, Douglas, 2013L’exposition, un peu courte, rassemble quarante photographies, desquelles émane un silence assourdissant : l’intensité des regards dans un espace intime souvent misérable, tout comme le chaos qui englobe tout espace public, renvoient à la souffrance quotidienne endurée par la société sud-africaine. Le photographe, sans nous faire la leçon, regarde son pays en face, souligne les inégalités économiques et raciales qui perdurent comme pour mieux « se regarder soi-même et regarder son prochain ».

L’exposition est à voir jusqu’au 26 avril 2015 à la Fondation Henri Cartier-Bresson.
Le catalogue de l’exposition en anglais : Pieter Hugo : KIN par Peter Hugo et Ben Okri, éditions Aperture, 2015.


Les Coqs cubains chantent à minuit

Avec Les Coqs cubains chantent à minuit, les côtes guinéennes et cubaines se rapprochent du fait des liens étroits entre la diaspora noire d’Amérique du Sud avec l’Afrique. En résulte un texte à la fois jovial et tourmenté qui traite d’un thème prépondérant dans l’œuvre de Tierno Monénembo : l’exil.

9782021088953Tierno Alfredo Diallovegui, alias El Palenque, arrive à Cuba pour « renouer avec ses origines ». De son héritage familial, puisé au fin fond de sa mémoire, reste une unique chanson ; celle que lui chantait sa mère à ses cinq ans. Véritable fil d’Ariane qui guide son enquête, la musique revêt une importance cruciale au pays de la Salsa et permet d’inscrire l’histoire personnelle de l’immigré guinéen en écho au contexte culturel propre à son pays d’origine. En filigrane, c’est le destin que vécurent quantité d’afro-américains désireux de retrouver les terres de leurs ancêtres, qui est évoqué ici. Aux Indépendances, « des milliers de Nègres de Harlem, de Louisiane et d’ailleurs déferlèrent dans les ports de la Guinée et du Ghana, larmes aux yeux et caméras en bandoulière dans une quête éperdue de leurs aïeux ». La mère d’El Palenque, on l’apprendra plus tard, quitta Cuba rejoindre un saxophoniste de génie avant de revenir sur l’île, emportée par un destin tragique.

Véritable hymne à Cuba, l’auteur passe maître dans l’art du dialogue et rend ainsi hommage à ses habitants : qu’ils soient habités par les Quatrains d’Omar Khayyâm ou traversés par ce qui reste des utopies révolutionnaires, les personnages qui parcourent ce texte, bavards ou taiseux, sages ou insatiables, sont garants d’une identité mondiale, celle qui a fait de Cuba une terre multiple et multiculturelle.

« Nous ne sommes pas du monde, El Palenque, nous sommes le monde et nous n’en sommes pas peu fiers. Nous sommes le produit de tous les frottements qu’a connu cette putain de terre ces cinq derniers siècles. Nous ne sommes pas les bâtards des Noirs et des Blancs, nous sommes les bâtards de tous les Blancs, de tous les Noirs, des Juifs, des Arabes, des Chinois aussi. De sorte que tous les jours que le bon Dieu fait, tu verras apparaître à la maternité El Infantil une nouvelle couleur de peau, une nouvelle race humaine ».

Les Coqs cubains chantent à minuit par Tierno Monénembo, éditions du Seuil, 2015.