Archives mensuelles : juillet 2015

Gouverneurs de la rosée

« Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait :natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec  la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes :c’est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connait la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystères, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence. »

Gazette mai 06Après quinze années d’exil à Cuba au cours desquelles il travaille « comme un chien » à la botte d’un riche propriétaire américain dans une plantation de cannes à sucre, Manuel Jean-Joseph retrouve les campagnes haïtiennes, sa terre natale. Mais son village souffre désormais de la sécheresse. Ceux qui restent évoquent avec nostalgie le temps où ils vivaient « en bon ménage avec la terre », se résignent ou s’en remettent à la foi chrétienne, aux divinités afro-haïtiennes. A cette misère s’est ajoutée une querelle intestine qui divise aujourd’hui les habitants de Fonds-Rouge. Autant dire qu’à son arrivée, Manuel est partagé entre un constat amer et une volonté salvatrice qui lui font rapidement endosser le rôle de guide, de messie. L’ignorance asservit son peuple, son salut passe par l’éducation et la solidarité : « Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée pour défricher la misère et planter la vie nouvelle. »

Tout en gardant de la considération pour les coutumes des anciens, il diffuse un discours d’autodétermination, prônant le courage et la fraternité. C’est le message qu’il fait passer à Anaïsse, son grand amour et sa plus fidèle alliée – faisant pourtant partie du clan opposé à celui de son père – à qui il explique que « l’expérience est le bâton des aveugles, que ce qui compte c’est la rébellion, que l’homme est le boulanger de sa vie ». Ses paroles conséquentes font leur chemin dans la communauté villageoise et lorsqu’il découvre la source qui bientôt permettra d’en irriguer les terres, il ne lui restera plus qu’à négocier l’entente et la paix en son sein.

A284aLe chef-d’œuvre de Jacques Roumain (1907-1944) Gouverneurs de la rosée, s’il s’articule autour d’une histoire d’amour aussi naïve qu’inoubliable, recèle d’une multitude de motifs qui nous éclairent sur les questionnements et les engagements de son auteur. La force de son message est à son image : « impétueuse, redoutable, calme et contrôlée1». Défenseur du petit peuple haïtien, il ne cessera de dénoncer les « fantoches », bourgeoisie commerçante et terrienne dont il est pourtant issu. Porte-parole du renouveau culturel haïtien qui soutient la culture indigène, son œuvre fonctionne comme un conte populaire dont les personnages adhèrent à des traits quasi mythiques.  Jacques Roumain semble ainsi privilégier la dimension sentimentale et poétique du texte plutôt que réaliste. De délectables trouvailles linguistiques le parsèment, notamment lors des dialogues entre protagonistes. Le rapport au corps, omniprésent et le constant recours aux images inscrivent le destin des hommes en relation avec le destin des bêtes et de la nature, ce qui en fait un récit à forte dimension symbolique, proposant un message écologiste qui réaffirme son universalisme et sa modernité. Celui qui fût poète, romancier, ethnologue, journaliste mais aussi diplomate et fondateur du parti communiste haïtien acheva le texte qui lui doit sa renommée seulement quelques jours avant sa mort.

Gouverneurs de la rosée par Jacques Roumain, éditions Le temps des Cerises et Zulma (poche), 1944.

1. Jacques Stéphen Alexis – Jacques Roumain vivant.

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Décoloniser l’esprit

« Nous autres, écrivains africains, ne cessons de nous plaindre des relations économiques et politiques néocoloniales qu’entretiennent nos pays avec l’Europe et les Etats-Unis. Mais en continuant d’écrire dans la langue de ces pays, en continuant de rendre hommage à ces langues, ne contribuons-nous pas, sur le plan culturel à perpétuer la servitude néocoloniale et les réflexes de soumission ? La différence est-elle si grande entre un politicien qui affirme que l’Afrique ne peut s’en sortir sans l’aide des Etats impérialistes et l’écrivain qui affirme que l’Africain ne peut se débrouiller sans les langues européennes ? »

couv_2392L’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o engage son action du côté de la réappropriation des langues africaines. La langue comme fondement de la culture, comme point de départ d’un processus d’émancipation nationale, démocratique et humaine, tel est le sujet de Décoloniser l’esprit, texte paru en 1986, traduit en français par Sylvain Prudhomme aux éditions La Fabrique en 2011 et avec lequel l’auteur de Pétales de sang fait ses adieux définitifs à l’anglais.

Son nouvel engagement, s’il passe par le théâtre, le roman, l’écriture poétique, vise en effet à écrire directement en kikuyu, une langue bantoue dominante au Kenya. C’est pour cette raison qu’il fut emprisonné, c’est aussi pour cette raison que l’ensemble de son œuvre fût interdit, les stocks saisis, les exemplaires des librairies et bibliothèques retirés. Ainsi, depuis la cellule 16 de la prison de Kamiti, Ngugi wa Thiong’o entame la rédaction de Caitaani Mutharabaini (Le Diable sur la croix), son premier roman écrit en kikuyu. Par sa forme et sa langue d’écriture, ce texte paru en 1981 destiné à un lectorat populaire, ouvre une voie nouvelle dans la littérature africaine et peut se lire comme une critique de l’aliénation linguistique et des survivances du colonialisme. Ainsi, Soyinka, Achebe et Senghor sont pointés du doigt : s’ils ont construits une œuvre dénonçant le colonialisme, ils appartiennent néanmoins « à une tradition littéraire afro-européenne ».

Parce que le colonialisme visait « la destruction ou la dévalorisation systématique de la culture des colonisés, de leur art, de leur danse, de leur religion, de leur histoire, de leur géographie, de leur éducation, de leur littérature écrite et orale – et inversement la glorification incessante de la langue du colonisateur », la production de textes en langue africaine ne peut être qu’une mauvaise nouvelle pour l’Etat néocolonial. La démarche de Ngugi wa Thiong’o paraît donc essentielle : ce n’est qu’un premier pas, mais l’enjeu est de « faire pour nos langues ce que Spencer, Milton et Shakespeare ont fait pour l’anglais, ce que Pouchkine et Tolstoï ont fait pour le russe, ce que les écrivains de l’histoire du monde enfin ont fait en relevant le défi de créer dans leur langue une littérature qui ouvre peu à peu la voie à la philosophie, aux sciences, à la technologie et à tous les champs de la créativité humaine. » Porte parole de la résistance populaire et de ses traditions, Ngugi wa Thiong’o fait ici preuve d’une grande clairvoyance dans un essai d’une intensité rare qui redéfinit les enjeux de la littérature africaine et d’une identité liée à la langue maternelle.

Décoloniser l’esprit par Ngugi wa Thiong’o, traduit de l’anglais par Sylvain Prudhomme, éditions La Fabrique, 2011.