Décoloniser l’esprit

« Nous autres, écrivains africains, ne cessons de nous plaindre des relations économiques et politiques néocoloniales qu’entretiennent nos pays avec l’Europe et les Etats-Unis. Mais en continuant d’écrire dans la langue de ces pays, en continuant de rendre hommage à ces langues, ne contribuons-nous pas, sur le plan culturel à perpétuer la servitude néocoloniale et les réflexes de soumission ? La différence est-elle si grande entre un politicien qui affirme que l’Afrique ne peut s’en sortir sans l’aide des Etats impérialistes et l’écrivain qui affirme que l’Africain ne peut se débrouiller sans les langues européennes ? »

couv_2392L’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o engage son action du côté de la réappropriation des langues africaines. La langue comme fondement de la culture, comme point de départ d’un processus d’émancipation nationale, démocratique et humaine, tel est le sujet de Décoloniser l’esprit, texte paru en 1986, traduit en français par Sylvain Prudhomme aux éditions La Fabrique en 2011 et avec lequel l’auteur de Pétales de sang fait ses adieux définitifs à l’anglais.

Son nouvel engagement, s’il passe par le théâtre, le roman, l’écriture poétique, vise en effet à écrire directement en kikuyu, une langue bantoue dominante au Kenya. C’est pour cette raison qu’il fut emprisonné, c’est aussi pour cette raison que l’ensemble de son œuvre fût interdit, les stocks saisis, les exemplaires des librairies et bibliothèques retirés. Ainsi, depuis la cellule 16 de la prison de Kamiti, Ngugi wa Thiong’o entame la rédaction de Caitaani Mutharabaini (Le Diable sur la croix), son premier roman écrit en kikuyu. Par sa forme et sa langue d’écriture, ce texte paru en 1981 destiné à un lectorat populaire, ouvre une voie nouvelle dans la littérature africaine et peut se lire comme une critique de l’aliénation linguistique et des survivances du colonialisme. Ainsi, Soyinka, Achebe et Senghor sont pointés du doigt : s’ils ont construits une œuvre dénonçant le colonialisme, ils appartiennent néanmoins « à une tradition littéraire afro-européenne ».

Parce que le colonialisme visait « la destruction ou la dévalorisation systématique de la culture des colonisés, de leur art, de leur danse, de leur religion, de leur histoire, de leur géographie, de leur éducation, de leur littérature écrite et orale – et inversement la glorification incessante de la langue du colonisateur », la production de textes en langue africaine ne peut être qu’une mauvaise nouvelle pour l’Etat néocolonial. La démarche de Ngugi wa Thiong’o paraît donc essentielle : ce n’est qu’un premier pas, mais l’enjeu est de « faire pour nos langues ce que Spencer, Milton et Shakespeare ont fait pour l’anglais, ce que Pouchkine et Tolstoï ont fait pour le russe, ce que les écrivains de l’histoire du monde enfin ont fait en relevant le défi de créer dans leur langue une littérature qui ouvre peu à peu la voie à la philosophie, aux sciences, à la technologie et à tous les champs de la créativité humaine. » Porte parole de la résistance populaire et de ses traditions, Ngugi wa Thiong’o fait ici preuve d’une grande clairvoyance dans un essai d’une intensité rare qui redéfinit les enjeux de la littérature africaine et d’une identité liée à la langue maternelle.

Décoloniser l’esprit par Ngugi wa Thiong’o, traduit de l’anglais par Sylvain Prudhomme, éditions La Fabrique, 2011.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :