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Les Pêcheurs

Nous sommes en 1996 à Akure, une ville de l’ouest du Nigéria et cette histoire raconte comment quatre garçons de la classe moyenne deviennent d’un jour à l’autre des pêcheurs. Lorsque leur père – muté par la Banque centrale du Nigéria – quitte le foyer familial pour le nord du pays, Ben, Ikenna, Boja et Obembe, profitent de son absence pour braver les interdits, s’approcher du fleuve maudit Omi-Ala et déclencher la malédiction du sorcier Abulu.

119038_couverture_Hres_0Le roman déroule alors une suite implacable de drames qui les uns après les autres nourrissent l’irrémédiable comme un ouragan se nourrit de sa propre force. S’il s’apparente à un conte moderne qui n’omet pas un certain ancrage traditionnel, Les Pêcheurs répond également aux mécanismes de la tragédie grecque dans ce qu’elle a de plus sombre. Ainsi les thèmes de la tentation, de l’accusation et de la fatalité sont réactualisés dans un univers à la fois mythologique et profondément réaliste.

Chigozie Obioma que l’on présente comme l’héritier de Chinua Achebe – dont l’incontournable Tout s’effondre s’immisce aux pages les plus sombres de ce roman – fournit, dès son premier texte, une matière et une densité aussi remarquable que convaincante.

Les Pêcheurs par Chigozie Obioma, traduit de l’anglais (Nigéria) par Serge Chauvin, éditions de l’Olivier, 2016.


Les Transparents

« – mais qui commande tout ça ?
– des gens très supérieurs.
– supérieurs…comme dieu ?
– non. supérieurs vraiment ! ici en Angola il y a des gens qui commandent plus que dieu. »

On peut penser à La Vie mode d’emploi, davantage encore à L’Immeuble Yacoubian, ou encore invoquer l’onirisme de Mia Couto, mais c’est de Luanda dont il s’agit et l’écriture d’Ondjaki, d’une belle densité poétique, ne se confond avec aucune autre.

Transparents-HD-300x460Né en Angola juste après l’Indépendance, à l’aube d’une interminable guerre civile, cet auteur – dont c’est le premier texte traduit en français (prix Saramago 2013) – nous propose à la manière d’un long poème en prose (pas de majuscules, pas de points), une immersion dans un quotidien luandais au plus proche de la réalité de ses habitants. L’exubérance est de mise, « les gens, les fêtes, les rythmes et même les enterrements, […] c’est ce qui est beau dans cette ville » et l’immeuble autour duquel gravitent les quelques 350 pages du roman s’apparente à un laboratoire de la vie sociale, un concentré de fraternité comme pour mieux en souligner sa fragilité. Un terrain parfois propice à la tragédie aussi. Car Luanda, c’est la ville des petites combines où le ministre et sa bande veulent exploiter le pétrole au risque de tout détruire, faute de soubassements : « On verra plus tard ce qui peut arriver, d’abord remplissons-nous les poches ».

L’envahissement du premier étage par une eau mystérieuse, sorte de fontaine de jouvence « qui donne au corps et à l’âme une énergie singulière et vivifiante » participe à la dimension fantasmagorique d’un récit dont l’une des figures centrales, Odonato, souffre d’une transparence croissante pour s’être privé de nourriture au profit de ses enfants. Le mot de la fin lui revient tant sa sagesse et sa lucidité en font le porte-parole de tout un peuple : « Nous ne sommes pas transparents parce que nous ne mangeons pas, nous sommes transparents parce-que nous sommes pauvres. » Roman social, roman onirique, roman politique.

Les Transparents par Ondjaki, traduit du portugais (Angola) par Danielle Schramm, éditions Métailié, 2015


Des tambours sur l’oreille d’un sourd

cover_teddy« Exilé politique durant de longues années en Belgique, Teddy Mazina choisit à son retour de s’engager en tant que photographe dans le débat démocratique au Burundi. Toujours en noir et blanc, ses photos, à la fois simples et de grande qualité artistique, constituent des archives exceptionnelles de la vie sociopolitique de son pays. Activiste de la mémoire, Teddy nous offre à travers ce livre des images parfois poignantes, parfois festives mais surtout éclairantes sur le Burundi d’aujourd’hui, encore convalescent, balloté entre espoir et déception. »

Une vidéo de Teddy Mazina sur son travail.

Des tambours sur l’oreille d’un sourd / Burundi par Teddy Mazina, Africalia Editions & Stichting Kunstboek, 2015


Anima

« Nous les chiens, percevons les émanations colorées que les corps des vivants produisent lorsqu’ils sont en proie à une violente émotion. Souvent, les humains s’auréolent du vert de la peur ou du jaune du chagrin et quelquefois encore de teintes plus rares : le safran du bonheur ou le turquoise des extases. Celui-là, fatigué, épuisé, englouti par l’opacité opaline du chemin, exhale, depuis le centre de son dos, le noir de jais couleur de la dérive et des naufrages, apanage des natures incapables de se départir de leur mémoire et de leur passé. »

Anima Mouawad BabelPercevoir les voix animales pour raconter la bestialité humaine. Renverser les présupposés qui associent animalité et bestialité, quand l’Homme démontre quotidiennement qu’il ne cesse d’assombrir ses propres ténèbres. Dans Anima, second roman de Wajdi Mouawad, les animaux utilisent une langue plus poétique, plus riche que celle des hommes. C’est donc par le langage que le roman remet en question la méchanceté animale construite par l’homme. Chiens, chevaux, rats corbeaux, araignées, chauve-souris sont témoins de la cruauté humaine, ce sont eux qui racontent le meurtre de Léonie et la longue traversée qu’entame Wahhch Debch, son mari, à travers l’Amérique.

« Qu’est ce donc que savoir a de si redoutable » Sophocle, Les Trachiniennes

Si cette histoire commence, comme souvent chez Wajdi Mouawad, par la perte d’un être cher, la violence du crime et l’amnistie dont bénéficie le tueur, elle transporte progressivement Wahhch dans un gouffre qui ravive en lui un passé plus ténébreux encore. Parabole du massacre de Sabra et Chatila également resté impuni – ou quand l’amnistie devient amnésie – l’odyssée de Wahhch devient celle d’un homme à la recherche d’une vérité, elle-même soumise à l’impossible rémission. S’il n’y a rien à sauver, les rencontres ainsi que les témoignages qu’il récolte sont autant de messages adressés à la société libanaise dont les bourreaux, les tortionnaires sont aussi malades que les victimes, incapables qu’ils sont de se réapproprier l’histoire de leur passé. Ainsi, ces ombres errantes marquées par la mort « cette ligne où tout s’efface » et la guerre, « cette ligne où tout se déchire » sont l’objet de cette symphonie animale, initiée par « celui qui avait lié son destin à celui des bêtes », dans une magistrale autant que funeste quête de la mémoire.

Anima par Wajdi Mouawad, éditions Actes Sud, 2012


Gouverneurs de la rosée

« Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait :natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec  la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes :c’est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connait la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystères, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence. »

Gazette mai 06Après quinze années d’exil à Cuba au cours desquelles il travaille « comme un chien » à la botte d’un riche propriétaire américain dans une plantation de cannes à sucre, Manuel Jean-Joseph retrouve les campagnes haïtiennes, sa terre natale. Mais son village souffre désormais de la sécheresse. Ceux qui restent évoquent avec nostalgie le temps où ils vivaient « en bon ménage avec la terre », se résignent ou s’en remettent à la foi chrétienne, aux divinités afro-haïtiennes. A cette misère s’est ajoutée une querelle intestine qui divise aujourd’hui les habitants de Fonds-Rouge. Autant dire qu’à son arrivée, Manuel est partagé entre un constat amer et une volonté salvatrice qui lui font rapidement endosser le rôle de guide, de messie. L’ignorance asservit son peuple, son salut passe par l’éducation et la solidarité : « Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée pour défricher la misère et planter la vie nouvelle. »

Tout en gardant de la considération pour les coutumes des anciens, il diffuse un discours d’autodétermination, prônant le courage et la fraternité. C’est le message qu’il fait passer à Anaïsse, son grand amour et sa plus fidèle alliée – faisant pourtant partie du clan opposé à celui de son père – à qui il explique que « l’expérience est le bâton des aveugles, que ce qui compte c’est la rébellion, que l’homme est le boulanger de sa vie ». Ses paroles conséquentes font leur chemin dans la communauté villageoise et lorsqu’il découvre la source qui bientôt permettra d’en irriguer les terres, il ne lui restera plus qu’à négocier l’entente et la paix en son sein.

A284aLe chef-d’œuvre de Jacques Roumain (1907-1944) Gouverneurs de la rosée, s’il s’articule autour d’une histoire d’amour aussi naïve qu’inoubliable, recèle d’une multitude de motifs qui nous éclairent sur les questionnements et les engagements de son auteur. La force de son message est à son image : « impétueuse, redoutable, calme et contrôlée1». Défenseur du petit peuple haïtien, il ne cessera de dénoncer les « fantoches », bourgeoisie commerçante et terrienne dont il est pourtant issu. Porte-parole du renouveau culturel haïtien qui soutient la culture indigène, son œuvre fonctionne comme un conte populaire dont les personnages adhèrent à des traits quasi mythiques.  Jacques Roumain semble ainsi privilégier la dimension sentimentale et poétique du texte plutôt que réaliste. De délectables trouvailles linguistiques le parsèment, notamment lors des dialogues entre protagonistes. Le rapport au corps, omniprésent et le constant recours aux images inscrivent le destin des hommes en relation avec le destin des bêtes et de la nature, ce qui en fait un récit à forte dimension symbolique, proposant un message écologiste qui réaffirme son universalisme et sa modernité. Celui qui fût poète, romancier, ethnologue, journaliste mais aussi diplomate et fondateur du parti communiste haïtien acheva le texte qui lui doit sa renommée seulement quelques jours avant sa mort.

Gouverneurs de la rosée par Jacques Roumain, éditions Le temps des Cerises et Zulma (poche), 1944.

1. Jacques Stéphen Alexis – Jacques Roumain vivant.


Décoloniser l’esprit

« Nous autres, écrivains africains, ne cessons de nous plaindre des relations économiques et politiques néocoloniales qu’entretiennent nos pays avec l’Europe et les Etats-Unis. Mais en continuant d’écrire dans la langue de ces pays, en continuant de rendre hommage à ces langues, ne contribuons-nous pas, sur le plan culturel à perpétuer la servitude néocoloniale et les réflexes de soumission ? La différence est-elle si grande entre un politicien qui affirme que l’Afrique ne peut s’en sortir sans l’aide des Etats impérialistes et l’écrivain qui affirme que l’Africain ne peut se débrouiller sans les langues européennes ? »

couv_2392L’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o engage son action du côté de la réappropriation des langues africaines. La langue comme fondement de la culture, comme point de départ d’un processus d’émancipation nationale, démocratique et humaine, tel est le sujet de Décoloniser l’esprit, texte paru en 1986, traduit en français par Sylvain Prudhomme aux éditions La Fabrique en 2011 et avec lequel l’auteur de Pétales de sang fait ses adieux définitifs à l’anglais.

Son nouvel engagement, s’il passe par le théâtre, le roman, l’écriture poétique, vise en effet à écrire directement en kikuyu, une langue bantoue dominante au Kenya. C’est pour cette raison qu’il fut emprisonné, c’est aussi pour cette raison que l’ensemble de son œuvre fût interdit, les stocks saisis, les exemplaires des librairies et bibliothèques retirés. Ainsi, depuis la cellule 16 de la prison de Kamiti, Ngugi wa Thiong’o entame la rédaction de Caitaani Mutharabaini (Le Diable sur la croix), son premier roman écrit en kikuyu. Par sa forme et sa langue d’écriture, ce texte paru en 1981 destiné à un lectorat populaire, ouvre une voie nouvelle dans la littérature africaine et peut se lire comme une critique de l’aliénation linguistique et des survivances du colonialisme. Ainsi, Soyinka, Achebe et Senghor sont pointés du doigt : s’ils ont construits une œuvre dénonçant le colonialisme, ils appartiennent néanmoins « à une tradition littéraire afro-européenne ».

Parce que le colonialisme visait « la destruction ou la dévalorisation systématique de la culture des colonisés, de leur art, de leur danse, de leur religion, de leur histoire, de leur géographie, de leur éducation, de leur littérature écrite et orale – et inversement la glorification incessante de la langue du colonisateur », la production de textes en langue africaine ne peut être qu’une mauvaise nouvelle pour l’Etat néocolonial. La démarche de Ngugi wa Thiong’o paraît donc essentielle : ce n’est qu’un premier pas, mais l’enjeu est de « faire pour nos langues ce que Spencer, Milton et Shakespeare ont fait pour l’anglais, ce que Pouchkine et Tolstoï ont fait pour le russe, ce que les écrivains de l’histoire du monde enfin ont fait en relevant le défi de créer dans leur langue une littérature qui ouvre peu à peu la voie à la philosophie, aux sciences, à la technologie et à tous les champs de la créativité humaine. » Porte parole de la résistance populaire et de ses traditions, Ngugi wa Thiong’o fait ici preuve d’une grande clairvoyance dans un essai d’une intensité rare qui redéfinit les enjeux de la littérature africaine et d’une identité liée à la langue maternelle.

Décoloniser l’esprit par Ngugi wa Thiong’o, traduit de l’anglais par Sylvain Prudhomme, éditions La Fabrique, 2011.


Le Soleil sans se brûler

« La Vie et demie, L’Etat honteux et L’Anté-peuple sont les trois romans lisibles de Sony. Les autres, c’est du nimporte quoi ! »

Le pacte qui unit Sony Labou Tansi, l’écrivain congolais à Charles Koffi Améla, le professeur togolais est réactivé par Théo, un futur écrivain de retour d’Europe. Nous sommes en 1995 et Améla l’ex-ministre promet à Sony qui se meurt du sida dans un hôpital parisien de lui permettre de finir ses jours paisiblement au Togo.

ananissohThéo est le témoin privilégié de l’amitié qui unit les deux hommes depuis les années quatre-vingt. Par le biais des souvenirs, on évoque les voyages en Europe et aux Etats-Unis offerts à ces deux « jeunes leaders africains » qu’ils étaient alors. L’irruption de Théo et cette ultime tentative de rétablir la mémoire de Sony permet aussi de saisir l’étendue du fossé qui sépare désormais ces deux époques. S’il ne demeure plus grand-chose du bruit qui accompagna la sortie de La Vie et demie en 1979, sorte « d’ovni » édité à Paris et qui marque l’Afrique littéraire par son style déconcertant, la situation d’Améla n’est guerre plus enviable. Indigne de son statut d’intellectuel, livré aux sirènes du pouvoir avant d’être jeté en prison, il n’est qu’une victime de plus de « l’enivrant pouvoir absolu » qui l’a « avarié par naïveté ». Roman du déclassement donc, mais aussi portrait d’une classe dirigeante inculte, meurtrière et qui érige autour d’elle un véritable culte de la personnalité. Autant de thématiques traitées avec finesse et sobriété par Théo Ananissoh qui remotive par la même occasion les fondements de l’œuvre de l’indispensable Sony Labou Tansi, disparu il y a vingt ans et dont c’est l’anniversaire de sa mort.

Le Soleil sans se brûler par Théo Ananissoh, éditions Elyzad, Collection Vies et demi, 2015.