Archives de Catégorie: Littérature arabe

Les Portes du néant

Si l’on considère que l’efficacité d’un média est de s’appliquer à établir l’existence de faits, on ne s’étonnera plus alors d’observer la guerre civile en Syrie comme un Léviathan, monstre chaotique déployant sa béance. Au regard de son importance politique internationale, c’est par le prisme de la dissidence littéraire que Samar Yazbek [1] propose dans Les Portes du néant, une œuvre animée par une tension personnelle, la description délicate de ce véritable champ de bataille et de ces villes assiégées. L’auteur entrée clandestinement par la frontière turque à trois reprises dans les régions d’Idlib et d’Alep donne à voir quelques éléments des racines de cet enlisement, prenant soin de défaire ce fil d’Ariane.

yazbekPar le ressort d’un récit fragmenté, coupant, qui s’intéresse au vécu de ces réprouvés, l’exilée énonce les tensions idéologiques d’un système autoritaire anachronique. La romancière revient sur les premières manifestations pacifiques contre le régime dictatorial de Bachar al-Assad auxquelles elle participe, analyse la répression implacable, la formation de l’Armée Syrienne libre, l’expansion de fronts extrémistes, plus particulièrement le Front al-Nosra et l’El [2].

Comme dans cet instantané dépouillé de Robert Capa qui captait la mort héroïque d’un soldat républicain pendant la guerre d’Espagne, Samar Yazbek nous incite à nous questionner sur la distance à prendre pour y voir clair. Par la proximité de son sujet, les conditions de témoignages et leurs élaborations, elle rend cette tragédie plus lisible.

On retiendra surtout qu’à l’instar du chroniqueur russe Varlam Chalamov dans ses Récits de la Kolyma, l’auteur nous persuade que l’affirmation de la vie réside dans sa farouche force créatrice. Si l’exil conduit aux transformations du vécu d’autrefois en souvenirs, il induira peut être une résistance en devenir.

[1]Née en 1970 à Jableh en Syrie, Samar Yazbek a publié quatre romans dans son pays dont Un parfum de cannelle. Feux croisés, journal de la révolution syrienne (Buchet-Chastel, 2012) a été récompensé par de prestigieux prix littéraires défendant la liberté d’expression : prix PEN Pinter en Angleterre, prix Tucholsky en Suède et prix Oxfam aux Pays-Bas. Journaliste et écrivain reconnue, elle vit en exil à Paris depuis 2011.

[2] Pour plus d’informations analytiques, se reporter à titre d’exemple aux travaux académiques de Fabrice Balanche, en particulier l’article « Moyen Orient : la nouvelle guerre de Trente ans » paru aux Editions L’Esprit du Temps, 2015

Les Portes du Néant par Samar Yazbek, traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara, éditions Stock – collection La Cosmopolite, 2016.

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Littérature actuelle de Syrie

La revue Siècle 21 se consacre à la littérature actuelle de Syrie. Le dossier, préparé par Marilyn Hacker et Golan Haji, comporte des extraits de romans (parfois en cours d’écriture) ou recueils de poésie ainsi qu’une courte pièce de théâtre inédite de Saadalah Wannous, tous proposés dans une traduction inédite de l’arabe. Les illustrations de l’artiste syrien Mohamad Omran (notre photo), qui évoque « cette guerre sans fin », sont également mises à l’honneur dans ce numéro.

syrianCertains récits écrits pendant la guerre rendent directement compte de la brutalité des traitements infligés par le parti d’Assad (voir par exemple « Toutes dans le même bateau », témoignage de l’expérience carcérale de May el-Hafiz). Autre texte poignant, celui de Maha Hassan « les tambours de l’amour », qui nous emmène dans l’appartement d’une famille d’intellectuels syriens, où le face à face d’une fille et de son père vire au débat politique. De retour d’un exil qui aura duré vingt ans, la fille veut se battre pour une révolution synonyme, pour elle, de liberté tandis que son père, sceptique et averti, préconise la stabilité du régime dictatorial baasiste craignant le retour d’un « fondamentalisme moyenâgeux ». En ce sens il rejoint le parti du célèbre poète Adonis, qui comme l’indique la traductrice Marie Charton dans une note, « fût invité par Maha Hassan en avril 2011 à prendre position contre le régime syrien [où il] avait également tenu de tels propos, position qui choqua nombre d’écrivains arabes et fit couler beaucoup d’encre ».

Ce débat en appelle d’autres, et vous trouverez, grâce à la sélection de textes proposés par Siècle 21, l’occasion de vous rendre compte de la richesse de la littérature syrienne contemporaine, encore peu traduite et donc trop peu connue en France. Essentiel.

Siècle 21 (revue semestrielle), n°23, Automne-Hiver 2013, La Fosse aux ours.


Adieu mon tortionnaire

Je ne prononcerai pas mon dernier mot
Je n’ai besoin ni d’un dieu, ni d’une frontière
Et comme les hommes privés de pain
Je réclame la liberté

Après Le cimetière des oiseaux (2003) et Le retour à Bagdad (2006), Adieu mon tortionnaire est le troisième recueil de récits de Salah Al Hamdani traduit en français. Le premier à paraître aux éditions Le Temps des Cerises, dans l’incontournable collection Roman des Libertés où renaissent régulièrement nombre de textes essentiels de la littérature révolutionnaire.

1 Couverture Adieu mon tortionnaireSi le corps du poète est en France, son esprit est resté à Bagdad, en Irak, pays qu’il fut contraint de quitter après avoir subit la torture et l’enfermement, il y a une trentaine d’années. Après l’exécution de Saddam Hussein par les américains, l’adieu au tortionnaire autorise l’espoir finalement déçu d’un retour d’exil. Le recueil, hommage à la terre natale est aussi l’occasion d’une critique du comportement de l’ex-dictateur et de celui de ses anciens camarades du parti. Le bilan de l’engagement politique de celui qui fut bouleversé par les écrits d’Albert Camus, débouche sur une tristesse teintée de colère à l’égard « des arabes qui n’ont pas condamnés les massacres des paysans kurdes » (référence aux massacres à l’arme chimique de Halabja), ou plus largement vis-à-vis « de ces marionnettes dépourvues de sentiments, qui se fondent dans une société de consommation sans cohérence avec leur lutte ».

Dans une prose lancinante et nostalgique, relevée par des vers comme scandés, le poète revêt plusieurs habits, se faisant le chantre de la non-violence (dans le récit Torero malgré lui) ou s’adressant avec dureté à celui qu’il appelle « l’homme au rire scélérat ». En orbite autour de sa patrie, Salah Al Hamdani invoque lépopée de Gilgamesh et cite volontiers Bagdad l’Ancienne, ville fantasmée qu’il n’atteindra plus que par l’écriture et la poésie.

Adieu mon tortionnaire par Salah Al Hamdani, traduit de l’arabe (Irak) par l’auteur et Isabelle Lagny, Le Temps des Cerises, 2014