Archives de Catégorie: Littérature francophone

Anima

« Nous les chiens, percevons les émanations colorées que les corps des vivants produisent lorsqu’ils sont en proie à une violente émotion. Souvent, les humains s’auréolent du vert de la peur ou du jaune du chagrin et quelquefois encore de teintes plus rares : le safran du bonheur ou le turquoise des extases. Celui-là, fatigué, épuisé, englouti par l’opacité opaline du chemin, exhale, depuis le centre de son dos, le noir de jais couleur de la dérive et des naufrages, apanage des natures incapables de se départir de leur mémoire et de leur passé. »

Anima Mouawad BabelPercevoir les voix animales pour raconter la bestialité humaine. Renverser les présupposés qui associent animalité et bestialité, quand l’Homme démontre quotidiennement qu’il ne cesse d’assombrir ses propres ténèbres. Dans Anima, second roman de Wajdi Mouawad, les animaux utilisent une langue plus poétique, plus riche que celle des hommes. C’est donc par le langage que le roman remet en question la méchanceté animale construite par l’homme. Chiens, chevaux, rats corbeaux, araignées, chauve-souris sont témoins de la cruauté humaine, ce sont eux qui racontent le meurtre de Léonie et la longue traversée qu’entame Wahhch Debch, son mari, à travers l’Amérique.

« Qu’est ce donc que savoir a de si redoutable » Sophocle, Les Trachiniennes

Si cette histoire commence, comme souvent chez Wajdi Mouawad, par la perte d’un être cher, la violence du crime et l’amnistie dont bénéficie le tueur, elle transporte progressivement Wahhch dans un gouffre qui ravive en lui un passé plus ténébreux encore. Parabole du massacre de Sabra et Chatila également resté impuni – ou quand l’amnistie devient amnésie – l’odyssée de Wahhch devient celle d’un homme à la recherche d’une vérité, elle-même soumise à l’impossible rémission. S’il n’y a rien à sauver, les rencontres ainsi que les témoignages qu’il récolte sont autant de messages adressés à la société libanaise dont les bourreaux, les tortionnaires sont aussi malades que les victimes, incapables qu’ils sont de se réapproprier l’histoire de leur passé. Ainsi, ces ombres errantes marquées par la mort « cette ligne où tout s’efface » et la guerre, « cette ligne où tout se déchire » sont l’objet de cette symphonie animale, initiée par « celui qui avait lié son destin à celui des bêtes », dans une magistrale autant que funeste quête de la mémoire.

Anima par Wajdi Mouawad, éditions Actes Sud, 2012

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Gouverneurs de la rosée

« Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait :natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec  la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes :c’est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connait la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystères, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence. »

Gazette mai 06Après quinze années d’exil à Cuba au cours desquelles il travaille « comme un chien » à la botte d’un riche propriétaire américain dans une plantation de cannes à sucre, Manuel Jean-Joseph retrouve les campagnes haïtiennes, sa terre natale. Mais son village souffre désormais de la sécheresse. Ceux qui restent évoquent avec nostalgie le temps où ils vivaient « en bon ménage avec la terre », se résignent ou s’en remettent à la foi chrétienne, aux divinités afro-haïtiennes. A cette misère s’est ajoutée une querelle intestine qui divise aujourd’hui les habitants de Fonds-Rouge. Autant dire qu’à son arrivée, Manuel est partagé entre un constat amer et une volonté salvatrice qui lui font rapidement endosser le rôle de guide, de messie. L’ignorance asservit son peuple, son salut passe par l’éducation et la solidarité : « Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée pour défricher la misère et planter la vie nouvelle. »

Tout en gardant de la considération pour les coutumes des anciens, il diffuse un discours d’autodétermination, prônant le courage et la fraternité. C’est le message qu’il fait passer à Anaïsse, son grand amour et sa plus fidèle alliée – faisant pourtant partie du clan opposé à celui de son père – à qui il explique que « l’expérience est le bâton des aveugles, que ce qui compte c’est la rébellion, que l’homme est le boulanger de sa vie ». Ses paroles conséquentes font leur chemin dans la communauté villageoise et lorsqu’il découvre la source qui bientôt permettra d’en irriguer les terres, il ne lui restera plus qu’à négocier l’entente et la paix en son sein.

A284aLe chef-d’œuvre de Jacques Roumain (1907-1944) Gouverneurs de la rosée, s’il s’articule autour d’une histoire d’amour aussi naïve qu’inoubliable, recèle d’une multitude de motifs qui nous éclairent sur les questionnements et les engagements de son auteur. La force de son message est à son image : « impétueuse, redoutable, calme et contrôlée1». Défenseur du petit peuple haïtien, il ne cessera de dénoncer les « fantoches », bourgeoisie commerçante et terrienne dont il est pourtant issu. Porte-parole du renouveau culturel haïtien qui soutient la culture indigène, son œuvre fonctionne comme un conte populaire dont les personnages adhèrent à des traits quasi mythiques.  Jacques Roumain semble ainsi privilégier la dimension sentimentale et poétique du texte plutôt que réaliste. De délectables trouvailles linguistiques le parsèment, notamment lors des dialogues entre protagonistes. Le rapport au corps, omniprésent et le constant recours aux images inscrivent le destin des hommes en relation avec le destin des bêtes et de la nature, ce qui en fait un récit à forte dimension symbolique, proposant un message écologiste qui réaffirme son universalisme et sa modernité. Celui qui fût poète, romancier, ethnologue, journaliste mais aussi diplomate et fondateur du parti communiste haïtien acheva le texte qui lui doit sa renommée seulement quelques jours avant sa mort.

Gouverneurs de la rosée par Jacques Roumain, éditions Le temps des Cerises et Zulma (poche), 1944.

1. Jacques Stéphen Alexis – Jacques Roumain vivant.


Le Soleil sans se brûler

« La Vie et demie, L’Etat honteux et L’Anté-peuple sont les trois romans lisibles de Sony. Les autres, c’est du nimporte quoi ! »

Le pacte qui unit Sony Labou Tansi, l’écrivain congolais à Charles Koffi Améla, le professeur togolais est réactivé par Théo, un futur écrivain de retour d’Europe. Nous sommes en 1995 et Améla l’ex-ministre promet à Sony qui se meurt du sida dans un hôpital parisien de lui permettre de finir ses jours paisiblement au Togo.

ananissohThéo est le témoin privilégié de l’amitié qui unit les deux hommes depuis les années quatre-vingt. Par le biais des souvenirs, on évoque les voyages en Europe et aux Etats-Unis offerts à ces deux « jeunes leaders africains » qu’ils étaient alors. L’irruption de Théo et cette ultime tentative de rétablir la mémoire de Sony permet aussi de saisir l’étendue du fossé qui sépare désormais ces deux époques. S’il ne demeure plus grand-chose du bruit qui accompagna la sortie de La Vie et demie en 1979, sorte « d’ovni » édité à Paris et qui marque l’Afrique littéraire par son style déconcertant, la situation d’Améla n’est guerre plus enviable. Indigne de son statut d’intellectuel, livré aux sirènes du pouvoir avant d’être jeté en prison, il n’est qu’une victime de plus de « l’enivrant pouvoir absolu » qui l’a « avarié par naïveté ». Roman du déclassement donc, mais aussi portrait d’une classe dirigeante inculte, meurtrière et qui érige autour d’elle un véritable culte de la personnalité. Autant de thématiques traitées avec finesse et sobriété par Théo Ananissoh qui remotive par la même occasion les fondements de l’œuvre de l’indispensable Sony Labou Tansi, disparu il y a vingt ans et dont c’est l’anniversaire de sa mort.

Le Soleil sans se brûler par Théo Ananissoh, éditions Elyzad, Collection Vies et demi, 2015.


La Divine Chanson

« Tu trouveras tôt ou tard le repos du guerrier. Tu as bien fait de colporter la Divine Chanson ».

101615095Le vénérable et vulnérable Gil Scott-Heron, personnage emblématique du mouvement pour les droits civiques en même temps qu’une figure importante de la scène artistique étasunienne, s’incarne sous les traits de Sammy Kamau-Williams dans La Divine Chanson dernier roman d’Abdourahman A. Waberi. Porte-parole de la grande Révolution populaire des Noirs, il fut aux côtés de Mia Angelou et Langston Hugues, ses inspirateurs, un observateur éclairé des dérives sociales et politiques américaines. Le portrait de cet artiste engagé, réinventé par la justesse du rythme des mots de l’auteur, s’aborde du point de vue de l’intime et de l’humain.

Dans un texte cyclique fait de digressions, Abdourahman A. Waberi «reconstitue pièce après pièce le grand tambour de la mémoire» de ce mage, «poète visionnaire, écrivain précoce et militant politique de la première heure». Son père absent, joueur de football professionnel, avant-centre du Celtic de Glasgow et sa grand-mère Lilly, mémoire vivante de la communauté Afro-américaine confrladivinechanson-l-572107ontée à l’esclavagisme, occupent une place de choix et agissent comme un révélateur dans notre compréhension du chantre new-yorkais à la « voix d’Outre-tombe ». Choisi par la vie qui l’a « retenue dans ses filets », sa force atavique lui confère la puissance, l’allure, le génie qui sont aussi la cause de la violence de sa célébrité. Au terme d’une vie qu’il a « consumée par tous les bouts », on lui reprochera même d’avoir « négligé les Dieux et les Ancêtres », de ne pas avoir osé prendre le virage mystique qui sauva pourtant John Coltrane (dont résulte l’album phare A Love Supreme) ou Mohamed Ali et qui leur permis à l’un comme à l’autre d’atteindre l’Absolu. La présence d’un narrateur aussi observateur qu’omniscient, vieux chat soufi au seuil de sa septième vie, n’est donc pas un hasard. Sous ses traits, on retrouve la figure de l’auteur, distant et discret, transmettant fidèlement la vivacité d’une phrase martelée d’images. Attendri par l’homme, hébété comme à la sortie d’un concert magistral, pressé de retrouver les poèmes scandés de Gil Scott-Heron, c’est ainsi que l’on ressort de La Divine Chanson.

La Divine Chanson par Abdourahman A. Waberi, éditions Zulma, 2015.


Les Coqs cubains chantent à minuit

Avec Les Coqs cubains chantent à minuit, les côtes guinéennes et cubaines se rapprochent du fait des liens étroits entre la diaspora noire d’Amérique du Sud avec l’Afrique. En résulte un texte à la fois jovial et tourmenté qui traite d’un thème prépondérant dans l’œuvre de Tierno Monénembo : l’exil.

9782021088953Tierno Alfredo Diallovegui, alias El Palenque, arrive à Cuba pour « renouer avec ses origines ». De son héritage familial, puisé au fin fond de sa mémoire, reste une unique chanson ; celle que lui chantait sa mère à ses cinq ans. Véritable fil d’Ariane qui guide son enquête, la musique revêt une importance cruciale au pays de la Salsa et permet d’inscrire l’histoire personnelle de l’immigré guinéen en écho au contexte culturel propre à son pays d’origine. En filigrane, c’est le destin que vécurent quantité d’afro-américains désireux de retrouver les terres de leurs ancêtres, qui est évoqué ici. Aux Indépendances, « des milliers de Nègres de Harlem, de Louisiane et d’ailleurs déferlèrent dans les ports de la Guinée et du Ghana, larmes aux yeux et caméras en bandoulière dans une quête éperdue de leurs aïeux ». La mère d’El Palenque, on l’apprendra plus tard, quitta Cuba rejoindre un saxophoniste de génie avant de revenir sur l’île, emportée par un destin tragique.

Véritable hymne à Cuba, l’auteur passe maître dans l’art du dialogue et rend ainsi hommage à ses habitants : qu’ils soient habités par les Quatrains d’Omar Khayyâm ou traversés par ce qui reste des utopies révolutionnaires, les personnages qui parcourent ce texte, bavards ou taiseux, sages ou insatiables, sont garants d’une identité mondiale, celle qui a fait de Cuba une terre multiple et multiculturelle.

« Nous ne sommes pas du monde, El Palenque, nous sommes le monde et nous n’en sommes pas peu fiers. Nous sommes le produit de tous les frottements qu’a connu cette putain de terre ces cinq derniers siècles. Nous ne sommes pas les bâtards des Noirs et des Blancs, nous sommes les bâtards de tous les Blancs, de tous les Noirs, des Juifs, des Arabes, des Chinois aussi. De sorte que tous les jours que le bon Dieu fait, tu verras apparaître à la maternité El Infantil une nouvelle couleur de peau, une nouvelle race humaine ».

Les Coqs cubains chantent à minuit par Tierno Monénembo, éditions du Seuil, 2015.


L’Expérience

Ma femme et ma fille savent que je ne suis pas mort. Mais le capitaine avait raison : nous ne sommes plus là.

panneau_danger_site_essai_nucleaire_tena-fila_tamanrasset-2010En dépit de son titre énigmatique, le dernier roman de Christophe Bataille n’ambitionne aucun suspense : nous sommes en Avril 1961, à Reggane dans le désert algérien où la France s’apprête à lancer ses essais atomiques. Celui qui parle est un témoin. Ingénieur-cobaye français de 21 ans au courant de rien, dont « la vie a été happée par cet instant ». Si des caméras filmaient l’explosion à un kilomètre, protégées par dix centimètres de verre blindé, si les équipes militaires ont surveillé le flash depuis le blockhaus enfoui à plusieurs dizaines de mètres sous le sable et le ciment, lui est en première ligne, exposé avec son équipe, parce qu’ils ont obéit aux ordres.

Nous étions comme de l’eau.

J’ai vu ma main translucide.

J’ai vu mon dos comme une arête.

J’ai vu mes yeux racornis, séchés, encore vivants.

L’écriture, d’une intensité rare nous transporte sur les lieux de l’action, là où les vagues de sable et l’entêtante sirène annonce la bombe « qui est un soleil ». Le récit se veut également rétrospectif, griffonné dans un cahier par celui qui ne dit plus rien, ne pense plus car « seule la peau, tâchée, brune, effrayante, parle ». Lettre d’un condamné qui raconte l’histoire d’une France qui ment, sacrifie les siens et donne la leçon grâce à la mort qu’elle tient entre ses mains.

L’expérience par Christophe Bataille, éditions Grasset, 2015


La parole, mémoire vivante de l’Afrique

9782851948700Qui dit tradition en histoire africaine dit tradition orale. Nulle tentative de pénétrer l’histoire et l’âme des peuples africains ne saurait être valable si elle ne s’appuie sur cet héritage de connaissances de tous ordres, patiemment transmis de bouche à oreille et de maître à disciple à travers les âges. Cet héritage n’est pas encore perdu et repose dans la mémoire de la dernière génération des grands dépositaires, dont on peut dire qu’ils sont la mémoire vivante de l’Afrique.

A.H.B

La parole, mémoire vivante de l’Afrique par Amadou Hampâté Bâ, suivi de Carnet de Bandiagara par Jean-Gilles Badaire, éditions Fata Morgana, 2008