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Chassés de la lumière

« Être né noir aux États-Unis est un défi mortel, immédiat ».

 Six mois après le décès de Michael Brown à Ferguson, un rapport accablant publié par le Ministère de la Justice ramène les États-Unis plusieurs décennies en arrière et soulève d’importants questionnements relatifs aux droits civiques : il y est question d’une police agressive et raciste qui, plutôt que de protéger la population, obéit à des objectifs de quotas d’arrestations et d’amendes  fixés au préalable par la municipalité. Cinquante ans après la marche de Selma menée par Martin Luther King en faveur du droit de vote des Noirs et réprimée dans134 le sang, ces récents évènements dans l’État du Missouri provoquent maints débats et récusent tout semblant de courage politique dans un pays pourtant gouverné depuis 2008 par un certain Barack Obama.

Dans ce contexte, la réédition aux éditions Ypsilon d’un texte de James Baldwin, Chassés de la lumière, indisponible depuis plus de quarante ans, résonne avec d’autant plus de force qu’il se pose en témoin de la « question noire » aux États-Unis en même temps qu’il entame une réflexion autour de l’illusion de la doctrine de la suprématie blanche : « La vérité qui libérera les Noirs libérera aussi les Blancs mais ceux-ci ont du mal à l’accepter ». Cette affirmation qu’il n’est pas possible de libérer les Noirs sans libérer les Blancs, James Baldwin l’exprime par le biais d’une série d’épisodes vécus qui entrent en résonance avec des évènements de la grande Histoire (assassinat de Martin Luther King, guerre d’Algérie, révolte dans la prison d’Attica). Son écriture introspective se fait l’écho d’une expérience collective et nous renseigne sur l’universalisme d’un militant considéré à tort comme « modéré » parce que réticent à l’égard du « nationalisme noir » cher à Malcolm X. Pourtant, dans sa dénonciation des rapports de race et du poce4a13_508e76ea72494a3eb16ec5e6668eeedc.jpg_srb_p_400_540_75_22_0.50_1.20_0.00_jpg_srbuvoir politique, ce texte, à la fois récit autobiographique, pamphlet et essai littéraire, se place d’emblée dans la lignée des Black Panthers.

Mais ce « chemin de la libération » (c’est ainsi que Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem qualifient l’œuvre de Baldwin dans leur éclairante postface) ne se résume pas au seul territoire états-unien. Lors de fréquents séjours dans la capitale française, Baldwin est frappé par le sort réservé aux Arabes dans un pays où la « question noire » se substitue alors au « problème algérien ». S’il ose un rapprochement peu flatteur de l’œuvre de Camus et Faulkner, Baldwin y reconnaît surtout une « persistance du racisme européen […] basée sur le caractère transnational de la suprématie blanche, de ses racines européennes, dans l’esclavage de plantation, la traite négrière et la colonisation ». Habituellement plus proche d’un discours « intégrationniste » relevant d’une « révolution individuelle », James Baldwin fait donc preuve de radicalité dans une société « basée sur le mensonge ». Le spectacle affligeant que nous servent quotidiennement nos politiques n’enlèvent rien à l’éloquence de son propos.

Chassés de la lumière par James Baldwin, traduit de l’anglais par Magali Berger, postface de Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem, éditions Ypsilon, 2015.

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