Archives de Tag: Turquie

Encore

« Les clandestins montaient dans la caisse du camion et, après un voyage de deux cents kilomètres, ils montaient à bord des bateaux et se perdaient dans la nuit… »

Il est des nouvelles saisissantes auxquelles personne n’échappe. Il en est ainsi des crises migratoires et plus précisément de ces déplacés à bout de souffle dont le vécu a trop longtemps été nié, refoulé. Comme nous vivons d’images, il est difficile de plaider l’ignorance devant ces photographies de corps échoués, inertes, de ces cortèges d’horreurs qui nourrissent les discours nauséeux de l’extrême droite, tout comme ces poussées de xénophobie. La presse relaie ces convulsions politiques et il y a péril en la demeure. Mais en prétendant énoncer la marche du monde ou du moins les trajectoires de ces exilés avec les traversées de frontières qui en résultent, les éditoriaux n’en masquent pas moins ceux qui encouragent ce marché florissant, restant avares d’analyses. Qui se cachent derrière ces suppliciés ? Comment ce trafic juteux est-il savamment planifié ? C’est sans doute ce silence apparent que l’avant-garde littéraire turque a voulu déjouer. Par cette première phrase sentencieuse, « Si mon père n’avait pas été un assassin, je ne serais pas né…», le lecteur d’Encore de Hakan Günday est immédiatement ébranlé. Ce roman offre ce contre modèle fictionnel qui brise la glace d’un non-dit, celui d’une société devenue tacitement complice de la banalité du crime. Un asservissement qu’il compare à juste titre à celui de ces « Esclaves de l’Egypte ancienne ».

gunday1Une incursion dans ce récit permet d’appréhender le spectre de ces passeurs sans scrupule, êtres qui confinent à l’abjection, ennemis du genre humain pour qui les individus ne comptent guère ou plutôt trop. Si personne ne songe à nier que la torture gagne du terrain, elle acquiert toute sa gravité quand le romancier la personnifie sous les traits d’un garçon de neuf ans. Le jeune narrateur, martyr depuis sa naissance et dénommé Gazâ (= Guerre sacrée) ne semble plus affecté par rien : « Il ne m’a fallu que cinq ans pour devenir un être terrifiant ». Cet enfant monstre qui cherche en vain des modèles dans les personnes de Dordor et Harmin, investit adolescent la peau d’un geôlier gestionnaire amoral. La perpétuation de l’agressivité et de sa noirceur se donne comme telle, « La pire chose est quand le crime devient normal, quand tu ne perçois plus chaque meurtre comme le premier commis au monde. Ça veut dire que tu es habitué, c’est une maladie, mais qui te permet de continuer à vivre. ». Cette dernière se déploie le plus souvent sous la figure autoritaire du père, Ahad, représentation d’une filiation totalement éclatée, incarnant une influence destructrice.

encore_gundayAu-delà d’une missive intransigeante et quasi furieuse contre la perfidie d’un système et son assujettissement, ce ne serait pas rendre justice à son auteur que de simplement résumer cette œuvre et les maux qui animent son narrateur torturé. Tout lecteur qui se sent concerné par les mécanismes concourant au mépris de l’Homme est convié à son examen. Cette Turquie crépusculaire, lieu de transit d’âmes déchues constitue la première étape d’un monde vendu comme plus certain, où se concentrent des espoirs immenses. Si l’auteur laisse entrevoir un fin filet de lumière, comme une douce poésie avec le personnage afghan de Cuma, qu’en est-il au juste de cette grenouille en papier ? Quelle sagesse et vérité géographique recèle-t-elle ?

En écrivant sur ce qui fâche et ce qui le déleste, Hakan Günday trouve sa voix, n’épargnant rien, appelant les choses par leur nom. Rares sont les écrivains insolents qui possèdent une telle acuité et un tel souci de réalisme. On salue cette écriture brute tout en pensant en filigrane au polémiste Céline dont Günday se dit avoir été profondément marqué. Mais ici, la violence verbale vient surtout propulser le récit. Là où l’approche médiatique échoue, par le choix radical de son sujet, l’auteur réussit à nous questionner en profondeur sur l’individu face à la masse. Un livre essentiel puisqu’il décrit  l’un des rouages les plus noirs de l’exploitation moderne et de ses forçats, son système d’esclavagisme servile. Soit, 371 pages auxquelles on reste comme suspendu, les poings serrés, par-delà bien et mal …

Encore par Hakan Günday, traduit du turc par Jean Descat, éditions Galaade, 2015

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La Vie hors du temps

Mise en page 1Après Les nuits froides de l’enfance, les éditions Bleu autour publient le second roman autobiographique de Tezer Özlü (1942-1986), d’abord écrit en allemand sous le titre Auf den Spuren eines Selbstmordes (Sur les traces d’un suicide) mais jamais édité, puis réécrit en Turc et publié à Istanbul en 1984. Précédé d’une note de l’éditeur qui reprend l’histoire du livre ainsi que d’une présentation de la traductrice (Diane Meur), ponctué d’une note biographique à laquelle s’ajoute quelques photos, le texte ainsi enrichi grâce au formidable travail des éditions Bleu autour nous permet de découvrir dans les meilleures conditions cette auteure peu connue en France.

Le roman est une sorte de récit de voyage réel à travers l’Europe sur les traces de Kafka, Svevo et Pavese qui restitue les souvenirs d‘enfance de l’auteur, son internement et évoque également les répressions en Turquie, son pays natal. Les réflexions sur la vie et la mort sont un élément central de cette œuvre intime et authentique. Elle les partage avec Cesare Pavese, son « frère d’âme », qui nourrit son écriture au point que bon nombre de citations de l’auteur italien illustrent la vie tourmentée, les interrogations d’Özlü, à la manière d’un rêve prémonitoire : « Qu’y a-t-il en moi qui fait que les battements de mon cœur, que toutes les images jamais perçues par mon œil, je ne puisse les retrouver que dans ses phrases à lui, dans des mots choisis par lui ? ». Pas étonnant qu’il hante ainsi le livre, pas étonnant non plus que l’un des achèvements du voyage d’Özlü, comme un pèlerinage littéraire, est de marcher sur les lieux, à Turin et Santo Stefano Belbo, de celui qui se suicida en 1950, après avoir écrit son fameux dernier texte, La mort viendra et elle aura tes yeux.

tezer özlüLibre, indépendante, « dure et solitaire comme cet arbre sur une plaine quelconque de cette terre », Tezer özlü ne sait ni d’où elle vient, ni où elle va, en témoignent les nombreuses bifurcations, souvent arbitraires, la faisant passer par des villes comme Berlin, Vienne, Zurich ou Paris. Elle vit en compagnie d’elle-même et s’affranchit de tout sauf de la littérature qui représente sa ligne d’horizon, même si, dit-elle « l’écriture est la plus grande folie qui soit ». Son style laisse transparaître sa façon d’être : à la fois heurté et impulsif, il illustre sa volonté d’action, son impossibilité d’être seulement spectatrice de la vie. La poésie et l’humour qui émanent de ses phrases laissent poindre une foi en l’amour « inapaisable » tandis que l’absence de chronologie, l’improbabilité de toute trame narrative stable est une parfaite illustration de sa perpétuelle quête de liberté.

La Vie hors du temps par Tezer Özlü, traduit du turc par Diane Meur, éditions Bleu autour, 2014